Gabon / Jean Boniface Assélé : « Quand en football on me battait, je pleurais »

Jean Boniface Assélé
Partagez!

Entretien. Dans cette interview, Jean Boniface Assélé, ancien ministre des Sports, président-fondateur du club de seconde division O’mbilanziami, 4 fois champion du Gabon, interpelle l’opinion sur les résultats médiocres des footballeurs gabonais sur la scène internationale, avant de réclamer le retour à l’organisation d’un championnat amateur, mais mieux organisé.

L’équipe nationale des moins de 17 ans a été éliminée de triste manière avec 11 buts encaissés lors de la CAN U17. Les Panthères du Gabon viennent d’essuyer un revers à Bamako, en éliminatoire de la CAN Total, Cameroun 2019. Quel est votre commentaire ?

Je n’avais pas envie de vous répondre. Vous faites un métier que je connais parfaitement. Et la discipline qui vous intéresse, c’est ma passion. J’ai aimé le sport parce qu’il m’a présenté à des personnes que je ne connaissais pas à travers mes voyages. J’ai voulu rendre au football ce qu’il m’a donné en mettant à la disposition des jeunes gabonais des installations sportives. Je n’ai pas été au sport pour en faire un tremplin, en vue d’occuper un quelconque poste. C’est la passion qui mène les gens vers les résultats probants. Si on ne me voit plus dans les stades de football, c’est parce que je suis choqué. Je suis écœuré de constater que le sport en général et le football en particulier qui devait être un diplomate, un ambassadeur du pays ne l’est plus.

Pourquoi êtes-vous écœuré ?

A travers le football, des gens sont en train de détruire la considération du Gabon. Le sport c’est le miroir d’un pays. Et c’est aussi une façon de faire la guerre. C’est une façon de gagner pour le pays. Voilà un pays, le Gabon, où des gens qui ont encore un Chef d’Etat qui aime le football, en particulier et qui font tout pour le décevoir. Au lieu de satisfaire le président de la République, on choisit d’être les cancres de la compétition. Au lieu que les responsables du football s’organisent pour faire de bons résultats, ils s’arrangent à couler nos équipes.

Que pensez-vous de l’équipe nationale du Gabon des moins de 17 ans ?

Regardez l’équipe nationale des moins de 17 ans. On est allé prendre n’importe qui pour partager l’argent entre amis. On est parti prendre des incapables. On est allé prendre des gens qui n’ont aucun niveau, qui n’ont rien fait quand ils étaient à l’école. On est allé prendre des gens qui n’ont fait aucun résultat en football, qui n’ont même pas joué un peu au football. On est allé prendre des gens pour s’arroger des droits, pour gagner plein de sous comme ils veulent. Mais pourquoi au Gabon on ne donne pas des postes et des sous à celui qui gagne ?

Les joueurs de moins de 17 ans ont réclamé leurs primes avec insistance, alors qu’ils ont concédé 11 buts à domicile en trois matches. Quel est votre commentaire ?

On va leur donner quoi, des primes ? Ils ont réclamé les primes en qualité de quoi ? Mais ils ont pris une valise, 11 buts. S’ils font des perturbations sur la voie publique, qu’on le jette en prison. Mais bon, ce sont leurs parents à qui ils demandent des primes.

A quoi servent les moyens colossaux que le président Ali Bongo Ondimba met dans le football ?

Mais choisissez d’abord des gens qui ont la passion du sport, qui sont des connaisseurs. Il y a cette phrase qui est devenue une phase magique au Gabon ‘’on ne fait pas du neuf avec du vieux’’. Vous ne connaissez pas cette phrase ? Le football, ce n’est l’à peu près. Cela dépend de quelle politique du football on veut mettre en place. Moi je dis, le football gabonais ne marche pas parce qu’on a mis en place des gens qui ne connaissent rien. Des gens sont arrivés dans le football du jour au lendemain. Ils se sont arrogés des postes, ils ont placé leurs copains, leurs enfants, leurs parents. Ils n’ont pas fait la promotion des sportifs qui en veulent. Ils n’ont pas mis des sportifs ont la haine de perdre. Quand on me battait en football, je pleurais. Chers journalistes, je pleurais car je ne voulais jamais perdre un match. C’est important d’avoir des gens comme ça, dans notre football. Le football est moins une affaire d’argent que de passion.

Auparavant, nous avions un championnat amateur mais nous avions une équipe des Panthères qui attirait l’admiration. Pourquoi cette médiocrité au niveau de nos équipes nationales ?

Si vous ne mettez pas les valeurs qu’il faut dans le football, vous êtes obligés de récolter ce que vous avez semé. Je vous le répète ici, que les gens qui sont là actuellement à gérer notre football n’ont pas le niveau. Ils n’ont pas le niveau, il faut trouver des gens qui ont le niveau et qui sont passionnés depuis leur jeunesse. Que ce soit les décideurs de notre football, les simples exécutants comme les encadreurs techniques, aussi bien que les responsables administratifs, ce sont des gens qu’on a pris comme ça. Moi j’ai construit des stades, des écoles. Ceux-là ont fait quoi pour être à ce niveau de responsabilité ? Et on prend les gens n’importe comment parce que quand le président de la République est arrivé, il était tout jeune, tout neuf. Les gens ont bondit dessus pour prendre des décisions inimaginables ailleurs.

Est-ce pour cette raison que vous vous êtes opposés à la mise en place d’un championnat professionnel de première division ?

J’avais refusé le championnat professionnel. J’étais le dernier à signer. Je me suis exclamé dans la salle en disant vous ne pouvez pas faire du professionnalisme au Gabon ! Sans que vous n’ayez mis en place une commission, sans que vous l’ayez envoyé en Franc notamment pour voir comment cela se fait là-bas. La France c’est notre mère-patrie. Envoyez messieurs Asselé, Mouvagha, Ngari, Ndemezo’Obiang par exemple. Dites-leur de revenir avec les résultats et qu’ils vous disent comment ça peut se faire. Je me suis levé pour dire on ne peut pas organiser un championnat professionnel comme ça du jour au lendemain.

Qu’est-ce qui vous a incité à dire que le championnat professionnel n’est pas possible au Gabon ?

La population est où ? Regardez notre championnat, combien viennent au stade ? Mais auparavant, nous étions pourtant un championnat amateur, les stades étaient pleins. Les Gabonais aujourd’hui préfèrent aller à la plage ou ailleurs parce qu’il n’y a plus d’attraction au stade. Le football est un jeu, un spectacle. On veut voir un amorti de poitrine, une aile de pigeon, une longue phase de jeu. On est passé de l’amateur au professionnalisme c’est très bien. On a mis des gens venant de n’importe où parce qu’il fallait changer, là c’est mauvais. Le changement qu’on a apporté en football nous a menés à la mélancolie. On ne change pas tout comme ça n’importe comment. On ne change pas parce qu’on veut faire du neuf. Ça ne marche pas en football. En sport en général et en football en particulier, il y a une continuité sur laquelle il faut veiller. Les résultats des moins de 17 ans m’ont choqué. On subit humiliation sur humiliation et ça ne gène pas. Les gens s’en foutent du pays. Que l’image du Gabon soit salie ou pas à cause du football, ils s’en moquent.

Cinq joueurs ont manqué à l’appel du dernier match des Panthères. Quel est votre commentaire ?

Le pays n’existe pour eux que quand il y a de l’argent sur la table. Personne ne peut leur dire merde. Que le Gabon gagne ou s’incline, ces décideurs de notre football s’en foutent. Et ces professionnels absents, on leur a dit quoi après leur forfait ? Rien. Et puis ces professionnels, à cause de tout ce qu’ils voient et entendent, ils s’en foutent eux aussi maintenant que le Gabon perde ou pas.

Quand nos Panthères jouent, vous savez combien d’argent l’Etat dépose sur la table ? Alors que les licenciés, les maîtrisards, les agrégés, ne gagnent même pas 300.000 FCFA par mois. Et on ne peut pas le dire. Parce que si on le dit, on nous taxe de révolutionnaire. Arrêtons. Je ne suis pas révolutionnaire. Quand je fais ces critiques, je les fais avec respect et puis elles sont fondées.

Comment appréciez-vous le niveau du championnat professionnel ?

Foutons à la porte le championnat professionnel. Nous ne sommes mêmes pas encore prêts. Des pays africains subsahariens dix fois plus peuplés que le Gabon hésitent à faire du professionnalisme. A part quelques pays du Maghreb qui ont tenté le professionnalisme. Nous ne sommes que 1.500.000 d’habitants. Le Nigeria a plus de 170.000.000 d’habitants, vous comprenez ? N’ayons pas honte, revenons en arrière. Revenons à un championnat simple, amateur mais un peu amélioré. Mettons les structures d’accueil, développons les centres de formation en football, c’est tout un travail qu’il faut faire avant.

La formation est-elle une priorité au Gabon ?

Non, il faut gérer la formation, c’est la priorité. Aujourd’hui on donne des nationalités à des footballeurs qui ne valent pas grand-chose. Qui le fait ? Ce sont les gens qui sont au pouvoir. Ce n’est pas normal. On ne donne pas la nationalité à des gens qui ne jouent pas bien, qui ne peuvent même pas intégrer l’équipe nationale engagée au CHAN des locaux. Les meilleurs joueurs du National-Foot auraient dû être appelés en équipe nationale. Mais quel est leur niveau?

Faute de bons joueurs dans le National-Foot, le sélectionneur Jose Antonio Camacho peut-il faire autre chose ?

Non, il est obligé d’appeler des joueurs qui jouent dans de petits clubs, dans des petits championnats d’Europe. Certains sont en 3ème division. Voyez, c’est ça l’équipe nationale d’un pays ? Je suis convaincu qu’on peut avoir un championnat fort si on forme comme il faut.

Vous étiez passionnés, vous recrutiez des joueurs excellents à l’époque. Pourquoi O’mbilanziami n’a plus d’excellents joueurs ?

Mais les joueurs excellents qu’on recrutait, c’était des Gabonais. Ils étaient bien formés. Il y a eu des talents, des Amegasse. Je ne dis pas que je ne recrutais pas de bons joueurs expatriés. Mais formons d’abord des Gabonais dans l’excellence. On va nous chercher des Haoussa, des Togolais, des Sénégalais nuls pour jouer dans nos équipes. Mais on tue le pays. C’est une honte.

Pourquoi les clubs gabonais ne font battre n’importe comment sur la scène internationale ?

Mais nous n’avons plus les mêmes dirigeants. On avait des dirigeants responsables et respectables. Il y a une incongruité dans ce championnat national qui décourage. La Linaf (Ligue nationale de football, ndlr) préfère donner de l’argent à un joueur nul ou d’un niveau passable qu’à un dirigeant. Quelqu’un crée son club. La Linaf vous dis voilà, on a un championnat, on vous donne tant d’argent. Un joueur doit toucher tant, un secrétaire doit toucher tant, le comité directeur rien. C’est le joueur qui a tout l’argent et le président actif zéro franc. Des anciens joueurs comme Paul Kessany ont créé une association qui entend défendre la cause des joueurs professionnels. Mais les joueurs du championnat gabonais sont professionnels depuis quand ?

Les entreprises peuvent-elles sauver le football gabonais ?

Les entreprises sont venues pour faire du bénéfice. Elles ne sont pas venues au Gabon pour gaspiller l’argent. Il faut que le football paye. L’entreprise qui finance doit avoir des retombées. Il faut que l’argent qu’elle dépense lui revienne. Mais où est le public ? Une entreprise qui met une pancarte dans un stade pour faire sa publicité va voir arriver deux pelées et trois tondues. Vous voulez que cette entreprise fasse quoi ? C’est incroyable.

L’Etat gabonais doit-il continuer à financer la Linaf à hauteur du milliard de franc CFA ?

Je pense que l’Etat alloue tout cet argent à la Linaf pour rien. Mettons le championnat professionnel de côté. Il n’est pas mauvais de reculer. On a essayé. Les gens n’ont pas compris. Le président Ali Bongo Ondimba s’est échiné pour qu’on ait un championnat professionnel, chapeau pour lui. Il a fait ce qu’il a pu. En ce moment, l’Etat gabonais doit injecter cet argent donné à la Linaf dans d’autres secteurs. Le championnat professionnel, ce n’est pas ce que je vois là. Il y a beaucoup de paramètres qui font défaut. Et qu’on mette dehors ceux qui sont venus non seulement gagner l’argent pour rien mais aussi pour tricher. Ceux qui nous amènent la médiocrité dans notre football, il faut les virer.

Comments

commentaires

Actualité africaine

About the Author

Lazard Obiang
Lazard possède 10 ans d'expérience dans le journalisme en ligne. Il s'occupe pour AfricTelegraph de l'actualité politique et économique au Cameroun, au Gabon et au Congo. Il travaille avec différentes presse en ligne au Gabon notemmant lenouveaugabon.com.

Laisser un commentaire