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Le décrochage de l’Afrique centrale s’accroit, la Cemac contrainte de suspendre ses activités

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Privée de ressources financières suffisantes, la Commission de la Cemac, pilier de l’intégration régionale en Afrique centrale, a décidé de mettre ses activités en pause. Une décision inédite qui illustre la profondeur de la crise économique, budgétaire et monétaire que traverse aujourd’hui la sous-région.

La situation financière de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) est entrée dans une zone critique. Faute de trésorerie, la Commission de l’organisation, chargée de piloter l’intégration régionale, a été contrainte de suspendre provisoirement ses activités, une décision qui fait figure de signal d’alarme pour l’ensemble de la sous-région.

Derrière cette suspension, présentée comme temporaire, se dessine une crise plus profonde, marquée par l’affaiblissement des finances publiques, la fragilité de la croissance et la dépendance persistante aux matières premières.

Six États membres au pied du mur

La Cemac regroupe six pays d’Afrique centrale : le Cameroun, le Gabon, le Tchad, la République du Congo, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine. À la mi-janvier, leurs représentants s’étaient pourtant réunis en sommet extraordinaire à Brazzaville, afin d’évaluer l’état de l’économie régionale et d’anticiper les risques qui pourraient se matérialiser dès le premier trimestre 2026.

À l’issue de cette rencontre, le président de la Commission, Baltasar Engonga Edjo’o, avait dressé un constat préoccupant. Il évoquait une situation caractérisée par l’érosion des recettes budgétaires, l’aggravation des déficits publics et la vulnérabilité croissante des finances nationales.

Les chefs d’État avaient alors affiché leur volonté de recadrer les politiques macroéconomiques et de renforcer la cohérence entre les lois de finances nationales et les engagements pris avec le Fonds monétaire international.

Si les autorités régionales se voulaient rassurantes, en soulignant que la situation n’atteignait pas le niveau de gravité de la crise de 1994, marquée par la dévaluation du franc CFA, la réalité budgétaire a rapidement rattrapé les discours.

Une institution régionale à court de moyens

Dans une note interne, la Commission a reconnu une « dégradation continue de sa situation financière », au point de menacer son propre fonctionnement. Les activités ordinaires ont donc été suspendues afin de réduire drastiquement les dépenses.

Sont notamment mises en pause les réunions administratives, les missions officielles jugées non prioritaires et une partie des activités logistiques. Seuls les dossiers considérés comme stratégiques, en particulier ceux liés à la souveraineté monétaire et aux engagements internationaux, continueront d’être traités.

Baltasar Engonga Edjo’o assume une mesure de « rigueur interne », présentée comme indispensable pour garantir un minimum de continuité institutionnelle. Une situation inédite pour une organisation censée incarner la solidarité et l’intégration régionales.

Une croissance trop faible et trop dépendante du pétrole

Au-delà des difficultés propres à la Commission, c’est l’ensemble du modèle économique de la sous-région qui montre ses limites. La croissance demeure insuffisante pour absorber les besoins sociaux et démographiques, dans un contexte marqué par une dépendance structurelle aux matières premières, en particulier aux hydrocarbures.

La récente baisse des cours internationaux du pétrole a réduit les marges budgétaires des États, affaibli leurs recettes et accentué les déséquilibres macroéconomiques. Les déficits structurels se sont creusés, limitant les capacités d’investissement public.

Selon la Banque mondiale, la croissance régionale, autour de 3 % au printemps 2025 et principalement portée par le secteur pétrolier, ne permet ni de créer suffisamment d’emplois, ni de faire reculer durablement la pauvreté.

L’économiste gabonais Hugues Mbadinga Madiya souligne l’ampleur du défi. Pour lui, la transformation des secteurs agricole, industriel et financier constitue un passage obligé. La création de chaînes de valeur régionales intégrées apparaît comme un levier essentiel pour réduire la dépendance aux exportations de produits bruts.

Des finances publiques sous tension permanente

La fragilité des finances publiques constitue l’un des points de vulnérabilité majeurs de la zone. Le FMI observe que plusieurs États membres de la Cemac sont confrontés à des déficits persistants, alimentés par la faiblesse des recettes pétrolières, la rigidité des dépenses publiques et un niveau d’endettement en hausse.

Cette contrainte budgétaire pèse directement sur les capacités des gouvernements à financer les politiques sociales, les infrastructures et les investissements nécessaires à la diversification économique.

Sur le plan monétaire, la Banque des États de l’Afrique centrale souligne que, malgré un niveau de réserves de change encore jugé acceptable, celles-ci demeurent exposées à tout nouveau choc externe, qu’il soit lié aux marchés des matières premières ou à un durcissement des conditions financières internationales.

Hugues Mbadinga Madiya insiste sur l’importance de la discipline budgétaire, de la diversification des exportations et d’une gestion prudente des équilibres extérieurs pour préserver la solidité du régime de change.

Des réformes engagées, mais jugées tardives

Pour tenter de reprendre la main, un mécanisme de suivi trimestriel des réformes économiques et financières a été mis en place à l’issue du sommet de Brazzaville. Il vise à contrôler la mise en œuvre effective des décisions adoptées par les chefs d’État.

Parmi les mesures prévues figurent le rapatriement des fonds publics et privés détenus à l’étranger, l’alignement des lois de finances nationales avec les engagements internationaux, le renforcement de la transparence budgétaire et une supervision bancaire plus rigoureuse.

Mais pour de nombreux observateurs, ces décisions arrivent tard, alors que le décrochage économique de la sous-région est déjà bien engagé.

Entre unité politique et réalité financière

Officiellement, les dirigeants de la zone continuent d’afficher une volonté politique forte. Le président congolais Denis Sassou N’Guesso, qui assure la présidence en exercice de la Conférence des chefs d’État de la Cemac, a présenté le sommet de Brazzaville comme une opportunité de dresser un bilan lucide et de réaffirmer l’engagement collectif en faveur des réformes.

Ces déclarations peinent toutefois à masquer l’écart grandissant entre les ambitions affichées et les moyens financiers disponibles, illustré par la suspension même des activités de la Commission.

Certes, des avancées ont été enregistrées ces dernières années, notamment en matière d’intégration économique et financière, avec la réforme du régime des changes, l’unification du marché financier régional et la mise en place du passeport Cemac.

Mais, comme le rappelle Hugues Mbadinga Madiya, la libre circulation des personnes et des biens progresse lentement, tandis que les échanges intrarégionaux restent très faibles.

Longtemps présentée comme un horizon politique structurant, l’intégration régionale se heurte désormais à une contrainte de plus en plus lourde : celle d’une crise financière et économique qui fragilise jusqu’aux institutions chargées de la porter.

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