Au Burkina Faso, la pression sur le monde associatif franchit un nouveau palier. Le ministre de l’Administration territoriale et de la mobilité, Emile Zerbo, a annoncé la suspension de 359 associations à compter du lundi 21 avril, invoquant le non-renouvellement de leurs statuts et de leur règlement intérieur. La mesure intervient quelques jours à peine après la dissolution d’une centaine d’autres structures, dont plusieurs figures reconnues de la défense des droits humains. En cumulé, ce sont près de 460 organisations qui viennent de voir leur activité interrompue ou éteinte par voie administrative.
Un motif administratif aux conséquences politiques
Officiellement, Ouagadougou s’appuie sur un argument purement réglementaire. La loi burkinabè impose aux associations de mettre à jour périodiquement leurs textes fondateurs auprès des services du ministère de tutelle. Le gouvernement de transition estime qu’un grand nombre d’entre elles ont laissé expirer ces obligations, ce qui justifierait leur mise à l’arrêt. La décision s’applique à un spectre très large d’organisations, des plus modestes structures communautaires aux plateformes plus visibles sur la scène publique.
Mais le calendrier et l’ampleur de l’opération nourrissent une autre lecture. Depuis le coup d’État de septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré a progressivement resserré l’espace d’expression critique, au nom de l’effort de guerre contre les groupes armés qui contrôlent encore une partie du territoire. Plusieurs voix indépendantes, journalistes, magistrats ou responsables associatifs, ont été réquisitionnées au front, assignées au silence ou contraintes à l’exil. La suspension administrative apparaît, dans ce contexte, comme un levier juridique commode pour neutraliser des acteurs jugés encombrants sans recourir à une rupture frontale.
Stupeur et incompréhension dans le tissu associatif
Chez les responsables concernés, la nouvelle a été accueillie avec un mélange de surprise et d’inquiétude. Certains affirment n’avoir reçu aucune notification préalable et avoir découvert leur nom sur la liste ministérielle par voie de presse ou de réseaux sociaux. D’autres contestent l’irrégularité alléguée, assurant être à jour de leurs obligations ou s’être heurtés à la lenteur des procédures administratives. Plusieurs dirigeants s’interrogent ouvertement sur la viabilité de leur structure, dont les activités de terrain, souvent financées par des bailleurs internationaux, dépendent d’une existence légale incontestable.
La portée sociale de ces suspensions dépasse la seule sphère militante. Au Burkina Faso, le maillage associatif joue un rôle substantiel dans l’accès à la santé, l’éducation, l’aide alimentaire ou l’encadrement des personnes déplacées internes, dont le nombre dépasse encore deux millions selon les estimations humanitaires. Figer du jour au lendemain des centaines d’opérateurs revient, mécaniquement, à perturber des chaînes d’intervention dans des zones déjà éprouvées par l’insécurité.
Un signal adressé aux partenaires extérieurs
La décision intervient alors que Ouagadougou a consolidé son rapprochement avec Bamako et Niamey au sein de l’Alliance des États du Sahel, tout en prenant ses distances avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et avec plusieurs partenaires occidentaux historiques. Les organisations non gouvernementales européennes et les agences des Nations unies présentes dans le pays suivent de près cet empilement de mesures, qui redessine les règles du jeu pour toute activité non strictement alignée sur les priorités des autorités de transition.
Reste la question de la réversibilité. Le ministère laisse entendre que les associations suspendues pourront régulariser leur situation et, le cas échéant, reprendre leurs activités. Dans les faits, plusieurs responsables doutent de la fluidité du processus et redoutent une sélection de fait entre structures jugées compatibles avec l’agenda officiel et celles perçues comme critiques. Le précédent des dissolutions récentes, qui ont frappé en priorité des organisations de défense des libertés publiques, alimente cette lecture défensive.
À court terme, l’équation reste ouverte : la junte entend démontrer sa capacité à reprendre la main sur un secteur jugé insuffisamment encadré, tandis que les acteurs visés cherchent à préserver l’outil de travail bâti, pour beaucoup, sur plusieurs décennies d’engagement. Selon RFI Afrique, des responsables affirment n’avoir même pas été informés de leur inscription sur la liste ministérielle.
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