Hydrogène vert : pourquoi l’Afrique est appelée à lever le pied sur ses grands projets

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Portée par un potentiel solaire et éolien exceptionnel, l’Afrique affiche des ambitions très élevées dans l’hydrogène vert. Mais un récent rapport du Energy Industries Council alerte sur un décalage majeur entre les annonces politiques et la réalité industrielle. Selon ses auteurs, le continent risque de brûler les étapes en misant trop vite sur des mégaprojets tournés vers l’export.

Un fossé spectaculaire entre ambitions et production réelle

Sur le papier, l’Afrique s’impose déjà comme l’un des futurs pôles mondiaux de l’hydrogène vert. Les projets annoncés totalisent près de 38 gigawatts de capacités de production. Un chiffre qui nourrit de nombreux discours sur la place stratégique que pourrait prendre le continent dans la transition énergétique mondiale.

Dans les faits, la réalité est beaucoup plus modeste. Aujourd’hui, seules quelques installations sont réellement en service, pour une puissance cumulée d’environ 17 mégawatts. Un écart considérable qui illustre la fragilité du secteur à ce stade de son développement.

Selon le rapport de l’Energy Industries Council, seuls deux projets sont actuellement opérationnels en Namibia. À l’inverse, plus de 70 projets restent à l’état d’études, de protocoles d’accord ou d’annonces politiques, principalement en Egypt, au Morocco et en South Africa.

Pour l’organisation professionnelle, cette situation traduit une tendance préoccupante : celle d’un emballement autour de projets géants, sans que les conditions industrielles et économiques ne soient encore réunies.

Des mégaprojets tournés vers l’export jugés prématurés

L’un des points centraux du rapport concerne la vocation des projets actuellement planifiés. Une large part des futures unités africaines d’hydrogène vert vise en priorité les marchés étrangers, notamment européens et asiatiques.

Pour l’Energy Industries Council, cette stratégie comporte un risque majeur. Miser dès le départ sur des volumes massifs destinés à l’exportation revient à construire une filière sans véritable base locale solide.

L’organisme plaide au contraire pour un changement de logique : développer en priorité des débouchés domestiques, même modestes, afin de créer une demande réelle et régulière. Selon les auteurs du rapport, ce sont ces premiers usages locaux – industriels, énergétiques ou liés aux transports – qui peuvent constituer un socle crédible pour faire émerger une filière durable.

L’objectif affiché est clair : privilégier des projets de taille intermédiaire, capables de démontrer leur viabilité technique, leur soutenabilité financière et leur intégration dans les systèmes énergétiques nationaux. Ce n’est qu’après cette phase d’apprentissage industriel que l’exportation à grande échelle pourrait devenir réaliste.

Des infrastructures encore largement insuffisantes

Au-delà de la stratégie de marché, les contraintes techniques et logistiques restent nombreuses. Même si le continent dispose d’un potentiel solaire et éolien parmi les plus élevés au monde, les réseaux électriques constituent un frein important.

Dans plusieurs pays, les infrastructures de transport d’électricité sont limitées et parfois déjà sous tension pour répondre à la consommation nationale. Le développement de grandes capacités d’électrolyse pourrait ainsi entrer en concurrence directe avec les besoins locaux, notamment dans les régions où l’accès à l’électricité demeure incomplet.

Les infrastructures portuaires représentent un autre verrou majeur. Le transport d’hydrogène, sous forme liquéfiée ou transformée en dérivés comme l’ammoniac, nécessite des équipements spécialisés, encore très rares sur le continent.

Même les projets de grands gazoducs transcontinentaux, régulièrement évoqués, restent pour l’instant très théoriques. Leur réalisation dépendrait de volumes commerciaux garantis et de mécanismes de financement robustes, qui font encore défaut.

L’eau, un facteur critique pour l’hydrogène vert

L’un des obstacles les plus sensibles concerne l’accès à l’eau. La production d’hydrogène par électrolyse repose sur des volumes d’eau importants, dans des régions où la ressource est parfois déjà sous forte pression.

Le recours au dessalement de l’eau de mer est régulièrement présenté comme une solution. Mais cette option augmente sensiblement les coûts, la complexité technique des installations et la consommation énergétique globale des projets.

Pour les auteurs du rapport, cette contrainte renforce la nécessité d’une approche progressive et territorialisée, adaptée aux réalités locales plutôt qu’à des modèles industriels standardisés importés.

Un risque financier encore trop élevé

Sur le plan économique, la principale faiblesse de la filière africaine reste l’absence de contrats d’achat fermes sur le long terme. Or, ces engagements sont indispensables pour sécuriser les financements, en particulier pour des projets d’infrastructures lourdes.

Sans visibilité sur les prix, sur les volumes vendus et sur la stabilité de la demande, les investisseurs restent prudents. Cette incertitude financière pèse directement sur la capacité des États et des porteurs de projets à transformer les annonces en réalisations concrètes.

Le rapport souligne que, dans l’état actuel du marché mondial de l’hydrogène vert, les modèles économiques demeurent fragiles, même dans les régions les plus avancées.

Changer de rythme pour éviter l’échec industriel

Face à cet ensemble de contraintes – infrastructures limitées, accès à l’eau, fragilité des réseaux électriques et incertitude financière –, l’Energy Industries Council appelle clairement l’Afrique à revoir son calendrier.

Plutôt que de viser immédiatement des plateformes d’exportation géantes, l’organisation recommande de concentrer les efforts sur des projets plus modestes, mieux intégrés aux économies locales et capables de servir de démonstrateurs industriels.

Pour les auteurs du rapport, l’enjeu n’est pas de renoncer à l’hydrogène vert, mais d’éviter que des ambitions trop rapides ne conduisent à une succession de projets bloqués, abandonnés ou politiquement fragilisés.

Dans un secteur encore jeune et coûteux, la réussite de la filière africaine passera d’abord par l’apprentissage industriel, la construction progressive de marchés domestiques et la consolidation des infrastructures de base. Avant de devenir un futur géant de l’export, l’hydrogène vert africain devra d’abord prouver qu’il peut fonctionner durablement sur son propre territoire.

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