La justice algérienne a prononcé une peine de trois ans de prison ferme à l’encontre de l’écrivain Kamel Daoud, poursuivi pour son roman Houris, récompensé fin 2024 par le prix Goncourt. Le verdict, rendu à Oran, s’appuie sur une législation qui interdit toute exploitation littéraire des blessures de la guerre civile des années 1990. La décision place l’auteur, aujourd’hui installé en France, dans une situation juridique précaire et relance un débat déjà brûlant sur la liberté de création en Algérie.
Un verdict adossé à la loi sur la réconciliation nationale
Le tribunal s’est fondé sur l’article 46 de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée en 2005 sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. Ce texte pénalise toute instrumentalisation des drames de la décennie noire, qui a fait près de 200 000 morts selon les estimations officielles. Les autorités reprochent à Kamel Daoud d’avoir exploité le témoignage d’une survivante des massacres islamistes sans son consentement, ce que l’intéressé conteste avec vigueur. Une plainte a été déposée par une femme affirmant se reconnaître dans le personnage principal du roman.
Au-delà du litige individuel, l’affaire illustre la sensibilité extrême du récit national algérien. La décennie noire demeure, près de trente ans après son déclenchement, un sujet largement verrouillé dans le débat public. Les travaux d’historiens, les témoignages et les œuvres de fiction qui s’y attaquent frontalement restent rares, et leurs auteurs s’exposent à un arsenal juridique étoffé.
Houris, un roman au cœur de la mémoire algérienne
Publié chez Gallimard à l’automne 2024, Houris met en scène une jeune femme rescapée d’un massacre villageois commis par des groupes armés islamistes. Le livre a valu à son auteur le plus prestigieux prix littéraire francophone, mais il a été frappé d’interdiction de diffusion sur le sol algérien. Les autorités d’Alger avaient par ailleurs bloqué la présence des éditions Gallimard au Salon international du livre d’Alger, sanction inédite contre une maison historiquement implantée dans le pays.
Kamel Daoud, naturalisé français en 2020, bénéficie de la protection de Paris mais demeure exposé à un mandat d’arrêt susceptible d’être diffusé à l’international. L’écrivain, ancien chroniqueur du Quotidien d’Oran et figure régulière des colonnes du Point, avait déjà été la cible de plusieurs procédures et d’une fatwa émise en 2014 par un prédicateur salafiste. Son épouse, la psychiatre Aïcha Dahdouh, est également poursuivie dans la procédure ouverte à Oran.
Un nouveau point de friction entre Alger et Paris
La condamnation intervient dans un contexte diplomatique particulièrement dégradé. Depuis la reconnaissance par Emmanuel Macron, en juillet 2024, d’un plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental, les relations entre la France et l’Algérie se sont brutalement refroidies. Alger a rappelé son ambassadeur à Paris, multiplié les restrictions consulaires et durci le ton sur les dossiers mémoriels. L’affaire Boualem Sansal, autre écrivain franco-algérien incarcéré depuis novembre 2024 puis gracié, avait déjà cristallisé les tensions.
Pour les chancelleries occidentales, la séquence confirme un resserrement autoritaire préoccupant. Reporters sans frontières, le PEN Club et plusieurs éditeurs français ont dénoncé une décision qui, selon eux, instrumentalise la justice à des fins politiques. Le ministère français des Affaires étrangères, prudent dans ses déclarations publiques, suit le dossier de près tout en évitant une escalade supplémentaire.
Reste une question de fond que soulèvent juristes et éditeurs : la Charte pour la paix, conçue pour refermer une plaie nationale, se transforme-t-elle en outil de censure durable ? L’écriture romanesque des traumatismes collectifs, pratiquée sans entrave ailleurs dans le monde arabe, demeure un territoire miné en Algérie. Le verdict d’Oran, qui fera l’objet d’un appel, pèsera durablement sur les choix éditoriaux des auteurs algériens et sur la circulation des œuvres entre les deux rives de la Méditerranée. Selon Seneweb, la défense envisage de saisir les juridictions supérieures pour contester la peine prononcée.
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