Moscou bascule ses futurs contrats gaziers et pétroliers en yuan

Large industrial pipeline traversing through a green forest in Geesthacht, Germany.Photo : Wolfgang Weiser / Pexels

Moscou franchit un pas supplémentaire dans la dédollarisation de son commerce énergétique. Selon des déclarations relayées ces dernières heures, les autorités russes affirment que l’ensemble des futurs accords pétroliers et gaziers conclus avec des acheteurs européens seront libellés en yuan chinois. Une décision qui éjecte le dollar américain de l’une des chaînes de facturation les plus symboliques du commerce mondial, et qui a provoqué, selon les mêmes sources, la colère du président américain Donald Trump.

Le yuan s’impose dans les contrats énergétiques russes

L’annonce s’inscrit dans une trajectoire engagée depuis 2022, lorsque les sanctions occidentales ont poussé la Russie à réorienter ses flux commerciaux vers l’Asie et à multiplier les règlements en monnaies non occidentales. La part du yuan dans les échanges extérieurs russes n’a cessé de croître, au point de devenir la devise dominante sur la Bourse de Moscou. En étendant cette logique aux contrats européens, le Kremlin donne une portée nouvelle à la stratégie commune qu’il défend avec Pékin : priver le billet vert de son statut d’instrument exclusif du commerce des hydrocarbures.

Pour la Russie, l’intérêt est double. Le yuan offre un canal de règlement à l’abri des sanctions américaines, tout en consolidant la relation stratégique avec la Chine, devenue son premier partenaire commercial. Pour Pékin, la manœuvre renforce l’internationalisation du renminbi, chantier patient mené depuis plus d’une décennie, et nourrit son ambition de voir émerger un système de paiement alternatif à SWIFT et au dollar.

Washington sous tension face à la recomposition monétaire

La réaction américaine, décrite comme furieuse, traduit la sensibilité du dossier. Le pétrodollar, né au début des années 1970 de l’accord tacite entre Washington et les monarchies du Golfe, constitue l’un des piliers de la suprématie financière des États-Unis. Chaque contrat énergétique libellé hors dollar affaiblit un peu la mécanique qui permet au Trésor américain de financer ses déficits à bas coût et aux sanctions de produire leurs effets extraterritoriaux.

L’administration Trump avait pourtant averti, à plusieurs reprises, qu’elle sanctionnerait tout pays qui chercherait à contourner le dollar dans ses échanges stratégiques. La confirmation russe constitue un défi frontal. Elle intervient alors que les BRICS élargis multiplient les initiatives visant à promouvoir les monnaies locales dans le commerce bilatéral, du rouble-roupie indien au yuan-real brésilien.

Quelles conséquences pour l’Afrique et le Moyen-Orient

Le basculement russe ne restera pas sans écho sur les marchés africains et moyen-orientaux. Les grands exportateurs d’hydrocarbures du Golfe, en premier lieu l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, observent attentivement la manière dont Moscou et Pékin testent la résistance du système dollar. Riyad a déjà accepté des règlements partiels en yuan avec la Chine et a rejoint le mécanisme de compensation mBridge, piloté par la Banque des règlements internationaux, qui explore les transferts transfrontaliers en monnaies numériques de banque centrale.

Sur le continent africain, plusieurs producteurs pétroliers, de l’Angola au Nigeria en passant par l’Algérie, pourraient être tentés de diversifier leurs devises de facturation, d’autant que la Chine absorbe une part croissante de leur production. La Banque africaine d’import-export et plusieurs banques centrales régionales travaillent déjà à des systèmes de règlement en monnaies locales, tel le Pan-African Payment and Settlement System. Le précédent russe renforce la légitimité politique de ces initiatives.

Reste que la bascule vers le yuan n’est pas neutre. Elle expose les partenaires de Moscou à la volatilité de la devise chinoise, aux contrôles de capitaux imposés par Pékin et à une dépendance accrue vis-à-vis du système bancaire chinois. Pour les capitales européennes, encore principales destinataires de certaines livraisons russes via des circuits détournés, elle pose la question pratique de l’accès au yuan et du risque réputationnel associé. Le bras de fer monétaire qui se dessine dépasse largement la question énergétique : il redessine les contours mêmes du pouvoir financier international. Selon Africtelegraph.

Pour aller plus loin

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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