L’Afrique de l’Ouest entre dans une phase démographique sans précédent. Dans une région où près d’un habitant sur deux a moins de 20 ans, la dynamique de population redessine déjà en profondeur les trajectoires économiques, sociales et territoriales. D’ici le milieu du siècle, le continent africain comptera plus de 2,4 milliards d’habitants, soit près d’un milliard de plus qu’aujourd’hui, et la croissance la plus rapide se concentre en Afrique subsaharienne, notamment en Afrique de l’Ouest et centrale.
En 2025, environ un tiers de la population de la sous-région appartient à la tranche d’âge des 10-24 ans. Cette jeunesse massive constitue un potentiel exceptionnel, mais elle place aussi les États face à des choix structurants. Quatre défis majeurs se dégagent pour permettre à cette transition démographique de devenir un moteur de développement, et non un facteur d’instabilité.
Accompagner la transition démographique et l’autonomie des filles
Premier enjeu, et sans doute le plus structurant à long terme : la maîtrise progressive de la fécondité. Si la mortalité infantile a reculé de manière significative dans la région, le nombre moyen d’enfants par femme reste élevé.
Les normes sociales continuent de jouer un rôle déterminant. Le mariage demeure une étape centrale de la vie sociale, avec un âge moyen compris entre 18 et 21 ans. Dans plusieurs pays, les mariages précoces restent très répandus, notamment au Mali, au Niger ou au Burkina Faso. Ces pratiques, combinées à la stigmatisation des grossesses hors mariage, limitent fortement l’autonomie des jeunes filles et leur maintien dans le système éducatif.
La planification familiale progresse, mais lentement. Selon le Guttmacher Institute, près d’un quart des femmes âgées de 15 à 29 ans en Afrique subsaharienne ont un besoin de contraception non satisfait. L’offre de services reste entravée par le sous-financement des systèmes de santé et par une faible disponibilité des contraceptifs modernes, notamment en zones rurales.
De fortes disparités apparaissent toutefois entre villes et campagnes. Dans les grandes métropoles, comme Dakar ou Abidjan, la fécondité est sensiblement plus basse que dans les zones rurales. L’éducation des filles demeure un levier central. Dès 2013, l’UNESCO soulignait le lien direct entre niveau d’instruction et nombre d’enfants par femme.
Mais les systèmes éducatifs ouest-africains restent confrontés à des classes surchargées, un déficit d’enseignants qualifiés, des infrastructures insuffisantes et des programmes souvent peu connectés aux réalités économiques locales. À ces contraintes structurelles s’ajoutent les effets des crises sécuritaires et politiques, ainsi que la pauvreté des ménages, qui limite fortement la demande de scolarisation, en particulier pour les filles.
Insérer des millions de jeunes sur un marché du travail saturé
Le deuxième défi est celui de l’emploi. La région connaît une arrivée massive de jeunes sur le marché du travail. Entre 2025 et 2040, les nouveaux entrants âgés de 15 à 24 ans atteindront environ 93 millions au Nigeria et près de 13 millions en Côte d’Ivoire.
Or, les marchés du travail sont déjà sous tension. Derrière un taux de chômage des jeunes relativement modéré, se cache une réalité bien plus préoccupante : le sous-emploi massif. Une large majorité des jeunes actifs exerce dans l’économie informelle, avec des revenus faibles, une instabilité chronique et une absence quasi totale de protection sociale.
Le secteur formel, quant à lui, progresse lentement. Le climat des affaires, l’insuffisante diversification industrielle et la faiblesse des chaînes de valeur locales limitent la création d’emplois productifs.
Pour répondre à cette pression démographique, plusieurs axes stratégiques se dégagent. Le développement de la formation professionnelle et de l’apprentissage est essentiel pour mieux aligner les compétences sur les besoins des entreprises. La modernisation de l’agriculture apparaît également déterminante, afin de transformer le secteur rural en un véritable réservoir d’emplois durables, en combinant agro-écologie et agro-industrie. Enfin, la transition numérique et le soutien à l’entrepreneuriat innovant constituent des leviers de plus en plus importants pour absorber une partie des nouveaux diplômés.
Maîtriser l’urbanisation rapide et les mobilités régionales
Troisième enjeu majeur : l’urbanisation accélérée. Entre 2020 et 2050, la population urbaine d’Afrique de l’Ouest devrait plus que doubler, passant d’environ 54 à 130 millions d’habitants. Dans le même temps, le nombre d’agglomérations de plus de 10 000 habitants devrait presque doubler.
Cette croissance urbaine rapide s’effectue souvent sans planification suffisante. Le foncier devient un facteur central de tensions, tant pour le logement que pour les infrastructures de transport, l’assainissement, la gestion des déchets et l’accès aux services publics. L’enjeu principal n’est pas uniquement le volume de population, mais la concentration de l’habitat informel et la localisation des activités économiques.
À cette dynamique s’ajoutent des mobilités régionales importantes. La sous-région structurée par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest demeure un espace de circulation du travail, mais les flux migratoires sont de plus en plus influencés par les crises sécuritaires et climatiques.
Selon la Banque mondiale, plus de 32 millions de personnes pourraient être déplacées à l’intérieur de leur propre pays en Afrique de l’Ouest d’ici 2050, sous l’effet combiné du stress hydrique, de la baisse de productivité agricole et de l’élévation du niveau de la mer. Ces déplacements s’ajoutent aux conséquences des conflits armés et de l’instabilité politique, accentuant la pression sur des villes déjà fragilisées.
Anticiper un vieillissement encore limité, mais inévitable
Enfin, si l’Afrique de l’Ouest demeure aujourd’hui l’une des régions les plus jeunes du monde, le vieillissement de la population constitue un défi émergent. D’ici 2050, les personnes de plus de 60 ans devraient représenter environ 8 % de la population.
Le principal point de fragilité réside dans l’extrême faiblesse des systèmes de protection sociale. Environ 20 % seulement de la population bénéficie aujourd’hui d’une couverture, ce qui place la région parmi les moins protégées au monde. Le poids de l’économie informelle, notamment en milieu rural, limite fortement le développement de régimes contributifs de retraite et d’assurance maladie.
L’extension de la protection sociale dépendra directement de l’élargissement de l’assiette fiscale, du développement du salariat formel et de la capacité des États à structurer des systèmes soutenables à long terme.
La vitalité démographique exceptionnelle de l’Afrique de l’Ouest peut constituer un atout majeur pour sa transformation économique et sociale. Mais sans politiques publiques ambitieuses et coordonnées dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’égalité de genre, de l’emploi et de l’aménagement du territoire, cette jeunesse risque de rester un potentiel inexploité.
À moyen terme, la capacité des gouvernements à relever simultanément ces quatre défis conditionnera largement la stabilité, la croissance et l’influence future de toute la sous-région.



Be the first to comment on "Croissance rapide de la population en Afrique de l’Ouest : quatre défis décisifs pour transformer la jeunesse en levier de développement"