La Chine franchit un nouveau cap dans sa relation économique avec l’Afrique. À partir du 1er mai, près de 98 % des produits originaires de 53 pays africains entreront sur le marché chinois sans acquitter de droits de douane. Annoncée comme l’une des mesures phares de la diplomatie commerciale de Pékin, cette ouverture tarifaire vise à rééquilibrer des échanges aujourd’hui largement dominés par les exportations chinoises vers le continent. Reste à savoir si les économies africaines disposent des leviers nécessaires pour saisir cette opportunité.
Une ouverture tarifaire chinoise à portée stratégique
Le dispositif s’inscrit dans la continuité des engagements pris lors du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), où Pékin a multiplié les promesses d’accès préférentiel. En portant à 98 % la part des lignes tarifaires concernées, la Chine va plus loin que la plupart des régimes préférentiels existants, y compris ceux de l’Union européenne. Le geste a une portée politique évidente : conforter le statut de premier partenaire commercial du continent et opposer une alternative aux dispositifs occidentaux, dont l’AGOA américain dont l’avenir reste incertain.
Sur le papier, la liste des bénéficiaires couvre la quasi-totalité du continent, des grandes économies exportatrices aux États les moins avancés. L’objectif affiché par Pékin est de réduire un déficit commercial qui pèse sur la balance des paiements de nombreuses capitales africaines. En 2023, les échanges sino-africains ont franchi les 280 milliards de dollars, mais avec un solde structurellement défavorable au continent, dont les exportations restent concentrées sur quelques matières premières.
Le verrou de l’offre exportable africaine
L’enthousiasme suscité par l’annonce se heurte toutefois à une réalité économique plus rugueuse. Pour la majorité des pays concernés, le défi n’est plus l’accès au marché chinois mais la capacité à produire des biens transformés susceptibles d’y être écoulés en volume. Les exportations africaines vers la Chine demeurent dominées par le pétrole brut, les minerais et quelques produits agricoles non transformés, segments où la barrière tarifaire n’était déjà qu’un obstacle marginal.
Les économistes pointent un goulet d’étranglement bien identifié : faiblesse des chaînes de transformation locales, coût élevé de la logistique intra-africaine, normes sanitaires et phytosanitaires chinoises souvent exigeantes, et difficulté pour les PME du continent à pénétrer un marché où la concurrence asiatique est féroce. Un exportateur ivoirien de cacao transformé ou un transformateur kényan de produits horticoles devra composer avec des cahiers des charges précis, des délais de certification longs et des coûts de mise aux normes que peu d’acteurs peuvent absorber seuls.
Le diagnostic est partagé par plusieurs analystes interrogés sur la portée réelle du dispositif. La franchise de droits constitue, selon eux, un instrument puissant mais insuffisant tant qu’il n’est pas accompagné d’investissements structurants dans la productivité, l’énergie, les infrastructures portuaires et la formation. Sans politique industrielle volontariste côté africain, le risque est de voir l’avantage tarifaire profiter avant tout aux opérateurs étrangers déjà installés sur le continent, notamment chinois.
Un test pour les politiques industrielles africaines
Plusieurs gouvernements ont anticipé l’échéance en accélérant leurs programmes de zones économiques spéciales et de couloirs logistiques orientés vers l’Asie. L’Éthiopie, le Rwanda, le Maroc ou encore le Sénégal ont multiplié les partenariats industriels avec des groupes chinois pour ancrer localement des unités de transformation susceptibles d’exporter vers Shanghai ou Guangzhou. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait, à moyen terme, renforcer cet effet d’échelle en consolidant des chaînes de valeur régionales avant exportation.
La mesure chinoise interviendra aussi dans un contexte de recomposition des routes commerciales mondiales, marqué par la guerre tarifaire entre Washington et Pékin. Pour la Chine, sécuriser un accès stable aux ressources africaines et fidéliser un bloc de 53 partenaires représente un enjeu géoéconomique majeur. Pour les capitales africaines, l’enjeu est de transformer une concession tarifaire en relais de croissance durable, sans accentuer leur dépendance à un marché unique.
Le succès du dispositif se mesurera moins à l’ampleur de l’annonce qu’à l’évolution effective des flux non pétroliers et non miniers d’ici à 2027. Selon RFI Afrique, plusieurs experts soulignent que l’outil tarifaire n’aura d’effet réel que s’il s’accompagne d’un effort coordonné sur les capacités productives du continent.
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