Mali : le Timbuktu Institute dénonce l’échec de l’externalisation sécuritaire

Soldier in Colombian military uniform holding a rifle, outdoors in Bojayá, Chocó, Colombia.Photo : Franklin Peña Gutierrez / Pexels

La sécurité au Mali traverse sa crise la plus aiguë depuis le retour des militaires au pouvoir. Le 25 avril, une série de six attaques coordonnées a frappé plusieurs positions stratégiques du nord et du centre du pays, coûté la vie au ministre de la Défense, le général Sadio Camara, et permis aux assaillants de s’emparer de Kidal, verrou symbolique de l’Adrar des Ifoghas. L’opération a été revendiquée conjointement par le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim), affilié à al-Qaïda, et par le Front de libération de l’Azawad (FLA), mouvement indépendantiste touareg. Dans une note d’analyse intitulée « Mali : anatomie d’un séisme sécuritaire », le Timbuktu Institute, centre de recherche basé à Dakar, dresse un constat sévère sur l’architecture de défense bâtie par la junte de Bamako.

L’externalisation russe à l’épreuve du terrain

Pour Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, le pari de l’externalisation sécuritaire ne tient plus. Le départ de la mission onusienne Minusma, puis celui de Barkhane, avaient laissé la place à un partenariat assumé avec la Russie, d’abord via Wagner, puis sous l’enseigne d’Africa Corps après la mort d’Evgueni Prigojine. Deux ans après ce basculement stratégique, le bilan opérationnel apparaît plus que mitigé. La chute de Kidal, reprise à grands frais en novembre 2023, illustre la difficulté à tenir durablement un territoire que les groupes armés connaissent intimement.

L’analyste sénégalais souligne que la sous-traitance de la sécurité, qu’elle soit occidentale ou russe, n’a pas permis de combler le déficit structurel des forces armées maliennes. La logique de coups d’éclat, de colonnes blindées et de frappes ponctuelles n’a pas produit le maillage territorial requis pour endiguer une insurrection enracinée. Le Timbuktu Institute insiste sur un point souvent éludé : aucune force étrangère ne saurait se substituer durablement à un État qui ne contrôle pas son administration locale, sa justice ni sa fiscalité dans les zones contestées.

Une alliance Jnim-FLA aux ressorts tactiques

L’autre enseignement des attaques du 25 avril tient à la jonction opérationnelle entre le Jnim et le FLA. Sur le papier, tout sépare les deux entités. Les premiers défendent un projet jihadiste transnational adossé à al-Qaïda au Maghreb islamique. Les seconds portent une revendication identitaire et politique centrée sur l’Azawad, héritée des rébellions touarègues successives. Leur coordination, jusqu’ici discrète, prend désormais une dimension publique qui inquiète les capitales sahéliennes.

Bakary Sambe estime que cette convergence relève davantage d’un mariage de circonstance que d’une fusion idéologique. Les deux camps partagent un adversaire commun, l’État central et son partenaire russe, et exploitent un même réservoir géographique. Reste que la durabilité d’une telle alliance demeure incertaine. Les expériences passées, du nord du Mali à la Syrie, montrent que les ruptures entre acteurs jihadistes et mouvements nationalistes finissent souvent par l’emporter sur les compromis tactiques. Dans l’intervalle, Bamako doit faire face à un front élargi, plus difficile à isoler diplomatiquement.

L’AES et l’opinion publique malienne face au doute

La séquence interroge également la solidité de l’Alliance des États du Sahel, créée en septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, et transformée en confédération en juillet 2024. Conçue comme une réponse aux sanctions de la Cedeao et comme un cadre de mutualisation militaire, l’AES n’a pas démontré sa capacité à projeter une force conjointe sur le terrain au moment où Kidal vacillait. La coordination opérationnelle entre les trois capitales reste largement à construire, malgré les annonces répétées d’une force unifiée.

À l’intérieur du pays, l’opinion publique malienne, longtemps acquise au discours souverainiste des autorités de transition, manifeste les premiers signes de lassitude. La mort d’une figure aussi centrale que Sadio Camara, architecte du rapprochement avec Moscou et pilier du Comité national pour le salut du peuple, fragilise le récit officiel d’une sécurité reconquise. Le Timbuktu Institute appelle à une refondation du contrat sécuritaire, articulée autour de la gouvernance locale, du dialogue communautaire et d’une véritable montée en puissance des forces nationales. Selon RFI Afrique, Bakary Sambe plaide pour une sortie urgente du modèle d’externalisation hérité des quinze dernières années.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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