Au Sud-Liban, dans la bande de villages qui longent la frontière israélienne, un objet trivial est devenu l’emblème d’une démolition à la chaîne. Des bidons de plastique, fréquemment colorés en rose, contiennent un explosif industriel en émulsion désigné sous l’appellation commerciale d’Emulsa. Conçue à l’origine pour fragmenter la roche dans les carrières et les exploitations minières, cette substance se transporte aisément, se met en œuvre rapidement et délivre une puissance suffisante pour effondrer une maison entière en quelques secondes. Détournée de son usage civil, elle s’est imposée comme un instrument privilégié de destruction des bâtiments dans les zones frontalières.
Un explosif industriel reconverti en arme de démolition
L’Emulsa appartient à la famille des émulsions explosives utilisées de longue date dans le secteur extractif. Sa logistique simplifiée, son coût modéré et sa stabilité à la manipulation expliquent sa diffusion rapide sur le terrain. Les images recueillies dans les villages du Sud-Liban montrent ces bidons disposés à l’intérieur des habitations, parfois en grappes, avant la mise à feu. Le procédé permet de raser des immeubles entiers sans recourir à des frappes aériennes coûteuses, et d’éviter l’usage d’engins lourds qui exposeraient davantage les unités au sol.
La démolition obéit à un schéma reproductible. Les habitations sont d’abord investies par des soldats, fouillées pièce par pièce, vidées des objets de valeur. Ce pillage préalable, documenté par de nombreux témoignages de propriétaires installés à l’étranger, ajoute une dimension intime à la destruction. Bijoux, photographies, archives familiales, mobilier ancien : la mémoire matérielle des familles disparaît avant même que les murs ne s’effondrent. La maison est ainsi violée deux fois, dans son contenu puis dans sa structure.
Une violence économique qui survit aux ruines
La singularité de ce dispositif tient à l’écart entre le temps de la construction et celui de l’effacement. Beaucoup de ces logements ont été bâtis sur plusieurs décennies, financés par les transferts de la diaspora libanaise installée en Afrique de l’Ouest, dans le Golfe ou en Amérique latine. Pierre après pierre, étage après étage, ils incarnaient le retour estival, la perspective d’une retraite au village, parfois la transmission patrimoniale aux enfants. Quelques minutes suffisent désormais à anéantir cet édifice patient.
À la perte symbolique s’ajoute un fardeau financier qui ne s’évapore pas avec le bâtiment. Une partie des propriétaires continue de rembourser des emprunts immobiliers contractés pour des biens qui n’existent plus physiquement. Le système bancaire libanais, déjà fragilisé par la crise systémique ouverte en 2019, n’offre aucun mécanisme d’effacement automatique des dettes liées à des biens détruits. Les expatriés, qui découvrent souvent la destruction par image satellite ou par une vidéo transmise via une messagerie, se retrouvent débiteurs d’un patrimoine devenu un terrain vague.
Effacer le lien à la terre, au-delà des murs
Le droit international humanitaire range la destruction étendue de biens civils, lorsqu’elle n’est pas justifiée par une nécessité militaire impérieuse, parmi les infractions graves aux Conventions de Genève. Plusieurs organisations de défense des droits humains documentent depuis 2024 les démolitions méthodiques pratiquées dans les villages situés entre la Ligne bleue et le Litani. La qualification juridique reste suspendue aux enquêtes en cours, mais l’ampleur géographique du phénomène, étendue à des dizaines de localités, alimente les saisines internationales.
Au-delà de la dimension légale, la fonction stratégique de cette pratique mérite d’être interrogée. Détruire un village ne se limite pas à priver une population de son toit. C’est aussi rendre le retour matériellement difficile, dissoudre les repères collectifs, altérer la relation entre une communauté et son territoire. Une chambre d’enfance, un mur extérieur marqué par les saisons, un olivier planté par un grand-père : ces éléments forment la trame d’un ancrage qui résiste mal à la table rase.
Reste que la reconstruction, lorsque les conditions politiques le permettront, devra affronter une équation lourde. Le coût estimé des dégâts au Sud-Liban dépasse plusieurs milliards de dollars selon les premières évaluations de la Banque mondiale, dans un pays en défaut souverain depuis 2020 et privé d’accès aux marchés internationaux. Les bidons roses laissent ainsi derrière eux des ruines, mais aussi un vide juridique, mémoriel et financier dont les effets se prolongeront bien au-delà du cessez-le-feu. Selon Africtelegraph.
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