La scène politique libanaise observe avec une inquiétude croissante la répétition d’événements sécuritaires majeurs survenant les mardis, au point que la presse locale en a fait un marqueur éditorial. Le quotidien beyrouthin Al Akhbar, proche de l’axe de la résistance, consacre une analyse à ce qu’il qualifie de malédiction des mardis, désormais en voie d’extension à d’autres jours de la semaine. La récurrence dessine, selon le journal, une mécanique d’intimidation dont les effets dépassent le seul registre militaire pour peser sur l’ensemble de la vie publique libanaise.
Une mécanique d’escalade qui s’installe dans la durée
Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu de novembre 2024 entre Israël et le Hezbollah, le Liban-Sud et la Békaa demeurent exposés à des frappes ponctuelles que l’armée israélienne justifie par la neutralisation de cibles qualifiées de menaces. Les mardis se sont progressivement imposés comme des journées à haute intensité, ponctuées d’opérations ciblées contre des cadres présumés du parti chiite ou contre des infrastructures attribuées à son dispositif logistique. Cette régularité, loin d’être anodine pour les observateurs libanais, est interprétée comme un message politique adressé autant à Beyrouth qu’aux capitales occidentales engagées dans la supervision de la trêve.
Al Akhbar estime que cette cadence n’est pas un hasard calendaire mais participe d’une stratégie plus large visant à maintenir la pression sur les institutions libanaises. Le journal souligne que les frappes se sont multipliées ces dernières semaines, débordant progressivement vers d’autres jours et brouillant la lecture initiale d’un rituel hebdomadaire. La routine de l’escalade, selon la publication, s’installe comme un instrument de gestion politique du dossier libanais, au moment où le gouvernement de Nawaf Salam tente de relancer la machine étatique.
Un État libanais sous contrainte permanente
L’analyse du quotidien s’inscrit dans un contexte politique particulièrement sensible. L’élection du président Joseph Aoun en janvier 2025 et la formation du cabinet Salam avaient nourri l’espoir d’un retour à une forme de normalité institutionnelle. Or les frappes récurrentes compliquent la mise en œuvre de l’architecture de sortie de crise, notamment le déploiement renforcé de l’armée libanaise au sud du Litani et la négociation autour du désarmement progressif des formations non étatiques. Chaque mardi meurtrier réactive les lignes de fracture internes et alimente la polarisation entre les partisans d’un recentrage sur l’État et ceux qui invoquent la poursuite d’une logique de résistance armée.
La dimension économique n’est pas absente de cette équation. Les milieux d’affaires beyrouthins redoutent qu’une insécurité chronique compromette les négociations engagées avec le Fonds monétaire international et les bailleurs du Golfe, dont le soutien conditionne toute perspective de reconstruction. Les provinces du Sud, déjà exsangues après plus d’un an de guerre ouverte, voient leur tissu productif fragilisé par l’impossibilité d’un retour ordonné des populations déplacées. Les pertes humaines et matérielles, bien que moins spectaculaires qu’en 2024, s’accumulent à bas bruit.
Lecture régionale et jeu des puissances
La récurrence des frappes du mardi ne peut être dissociée du cadre régional plus large. Le dossier libanais reste arrimé aux dynamiques qui traversent Gaza, la Syrie post-Assad et les pourparlers indirects entre Téhéran et Washington. La perception d’une impunité opérationnelle dont bénéficierait l’armée israélienne, malgré les mécanismes de surveillance prévus par l’accord de cessation des hostilités, nourrit le sentiment d’un déséquilibre structurel que les diplomaties française et américaine peinent à corriger. Paris, historiquement actif sur le dossier libanais, continue de plaider pour une application stricte de la résolution 1701 des Nations unies.
Reste la question de la riposte. Le Hezbollah, affaibli sur le plan militaire depuis la disparition d’une partie de son commandement en 2024, semble avoir fait le choix d’une retenue tactique, privilégiant la reconstitution de ses capacités au détriment d’une confrontation immédiate. Cette posture, lue comme un calcul de long terme, laisse toutefois ouverte la possibilité d’un basculement si la pression israélienne venait à franchir certains seuils. Dans l’intervalle, les Libanais apprennent à vivre avec cette géographie du risque où le calendrier lui-même devient un facteur d’angoisse. Selon Al Akhbar, la malédiction des mardis n’est plus un phénomène isolé mais le symptôme d’une guerre qui n’a jamais vraiment cessé.
Pour aller plus loin
De Suez à Téhéran : le nouvel axe de pression maritime · Liban : la rentrée scolaire otage d’une crise budgétaire ouverte · Liban : Aoun et Salam condamnent l’assassinat d’Amal Khalil

Be the first to comment on "Liban : la série noire des mardis relance les tensions sécuritaires"