La dynamique militaire qui se dessine dans le conflit entre l’Iran, les États-Unis et Israël suggère une trajectoire stratégique très différente de l’image d’une guerre courte dominée par des frappes aériennes décisives. La première phase du conflit, actuellement en cours, correspond à ce que les stratèges militaires appellent une campagne de « target bank » : une liste de cibles stratégiques identifiées depuis des années par les services de renseignement.
Ces objectifs incluent les infrastructures nucléaires iraniennes, les centres de commandement militaire, les réseaux de défense aérienne, les sites de production de missiles et certaines infrastructures logistiques critiques. Ces cibles fixes sont précisément celles qui peuvent être attaquées depuis les airs avec un degré de certitude relativement élevé.
Cependant, cette première phase ne représente qu’une partie limitée de la guerre potentielle.
Une campagne aérienne gigantesque
Un précédent militaire permet de mesurer l’ampleur possible d’une telle campagne. En 2024, lors d’une confrontation avec le Hezbollah au Liban, Israël avait lancé environ 1 600 frappes aériennes en seulement 24 heures, soit l’opération aérienne la plus intense de son histoire.
Or, la surface opérationnelle du Hezbollah ne représente qu’une fraction minuscule du territoire iranien. Si l’on extrapole ce ratio à un pays de 1,648 million de kilomètres carrés, une campagne visant à neutraliser la totalité des cibles fixes iraniennes pourrait nécessiter plus de 50 000 sorties aériennes, réparties sur plusieurs semaines.
Cela signifie que la première phase de la guerre pourrait déjà représenter une campagne aérienne massive, comparable aux opérations les plus lourdes menées par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale.
Mais une fois ces cibles épuisées, la nature du conflit changerait radicalement.
Le passage à une guerre d’endurance
Une fois les infrastructures fixes détruites ou neutralisées, la confrontation entrerait dans une seconde phase beaucoup plus difficile à contrôler : une guerre asymétrique d’endurance.
Trois variables principales détermineront alors l’issue du conflit.
La première concerne la capacité de tir durable de l’Iran. Contrairement à une armée classique reposant sur des bases fixes facilement identifiables, l’arsenal iranien fonctionne sur plusieurs couches opérationnelles : missiles balistiques, missiles de croisière et drones d’attaque de type Shahed.
Ces systèmes utilisent des infrastructures différentes et peuvent être déployés depuis des plateformes mobiles. Dans un pays aussi vaste que l’Iran, la suppression totale de ces capacités devient mathématiquement extrêmement difficile. Même avec une supériorité aérienne importante, empêcher complètement les tirs sur toute la durée du conflit serait presque impossible.
Le facteur politique intérieur iranien
La seconde variable concerne la résilience politique de l’Iran.
La stratégie américaine semble reposer sur une hypothèse politique : exercer une pression militaire et économique suffisamment forte pour provoquer une fracture interne au sein du régime. L’objectif implicite serait de transformer les difficultés économiques et les destructions militaires en crise de légitimité politique.
Il est vrai que l’Iran possède des fragilités internes : tensions économiques, frustrations générationnelles, minorités ethniques parfois hostiles au pouvoir central, rivalités au sein de l’appareil révolutionnaire.
Mais l’histoire récente montre un phénomène récurrent : la pression extérieure tend souvent à renforcer la cohésion nationale plutôt qu’à provoquer l’effondrement d’un régime. L’Irak dans les années 1990 ou la Serbie en 1999 en offrent des exemples. Dans de nombreux cas, la population se rassemble autour de l’État face à une menace extérieure.
La question centrale devient donc : les bombardements provoqueront-ils une rupture interne ou au contraire une consolidation du pouvoir iranien ?
L’endurance américaine et israélienne
La troisième variable est celle de l’endurance politique et économique des États-Unis et de leurs alliés.
Une guerre prolongée dans le Golfe persique n’est pas seulement une question militaire. Elle se répercute immédiatement sur les marchés de l’énergie. Chaque semaine de conflit prolongé signifie une augmentation du risque sur les prix du pétrole, des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement et une pression inflationniste sur l’économie mondiale.
Dans ce contexte, les États-Unis doivent gérer non seulement l’effort militaire mais aussi l’impact politique intérieur de la crise énergétique.
Le rôle déterminant du détroit d’Hormuz
Le détroit d’Hormuz, passage maritime par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial, constitue l’un des leviers stratégiques majeurs de l’Iran.
Même sans déclaration officielle de blocus, la simple menace d’attaques suffit à perturber le trafic maritime. Les assureurs augmentent les primes, les compagnies maritimes modifient leurs routes et les volumes transportés chutent.
Dans un tel contexte, la pression économique sur les marchés énergétiques peut apparaître bien plus rapidement que prévu.
La logique des cessez-le-feu
Dans ce type de guerre où une victoire militaire claire est improbable, les négociations de cessez-le-feu deviennent un élément central de la stratégie.
Le camp qui accepte un cessez-le-feu trop tôt risque de figer une situation défavorable. Celui qui continue à résister malgré les pertes peut forcer l’adversaire à revoir ses conditions.
Cette logique avait déjà été observée lors de précédents conflits au Moyen-Orient, notamment dans les confrontations impliquant le Hezbollah.
Une guerre décidée par la résilience politique
En réalité, derrière les frappes aériennes et les systèmes d’armes sophistiqués, la question fondamentale reste politique :
quel système politique peut supporter le plus longtemps les coûts humains, économiques et psychologiques de la guerre ?
L’Iran a démontré une capacité remarquable à résister à des décennies de sanctions économiques et d’isolement international sans effondrement du régime.
Les États-Unis, de leur côté, possèdent une puissance militaire incomparable mais ont montré dans plusieurs conflits récents une difficulté à maintenir durablement le soutien de l’opinion publique pour des engagements prolongés.
Aucune de ces tendances n’est déterminante à elle seule. Mais elles constituent les variables qui détermineront la suite du conflit.
La phase militaire actuelle n’est peut-être que le début.
La véritable bataille pourrait se jouer sur la durée, dans les marchés de l’énergie, dans les équilibres politiques internes et dans la capacité des sociétés impliquées à supporter un conflit dont personne ne peut encore prédire la fin.



Be the first to comment on "Guerre Iran–États-Unis–Israël : une confrontation qui pourrait durer bien plus longtemps que prévu"