Le constat, posé par Serge Kouamélan, directeur exécutif de l’Association professionnelle des banques et établissements financiers de Côte d’Ivoire (APBEF-CI), relève d’un paradoxe structurel. Les économies ouest-africaines produisent, entreposent, mais peinent à mobiliser les financements adossés à ces stocks agricoles. Cette incohérence fragilise des filières pourtant déterminantes pour la stabilité macroéconomique régionale, alors que l’agriculture représente entre 16 et 40 % du produit intérieur brut selon les pays, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal au Burkina Faso et au Mali.
Un instrument sous-exploité dans l’architecture financière régionale
Le récépissé d’entreposage, document juridique attestant du dépôt d’une marchandise dans un magasin agréé, constitue en théorie un actif mobilisable auprès des établissements de crédit. Dans plusieurs économies émergentes, ce mécanisme a permis de transformer des stocks physiques en collatéraux reconnus, ouvrant aux producteurs un accès au crédit de campagne sans cession forcée de leur récolte à des prix dépréciés. En zone UEMOA, son déploiement demeure embryonnaire, malgré les textes communautaires qui en consacrent l’existence.
L’analyse portée depuis Abidjan met en lumière une contradiction économique : les filières coton, cacao, anacarde, céréales ou karité génèrent des volumes considérables, stockés dans des infrastructures dont la traçabilité progresse. Pourtant, les banques commerciales continuent de percevoir le risque agricole comme prohibitif, en raison de la volatilité des cours, de la fragmentation de l’offre et de l’absence d’un cadre de garantie homogène. Le récépissé, s’il était pleinement opérationnel, agirait comme un pont entre l’actif physique et la liquidité bancaire.
Vers une quasi-monnaie adossée aux récoltes
La proposition consiste à faire du récépissé d’entreposage une forme de quasi-monnaie agricole, escomptable, cessible et réescomptable auprès de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Un tel statut supposerait une standardisation juridique du titre, la certification des entrepôts par un organisme indépendant et l’instauration d’un registre électronique régional garantissant l’unicité et l’opposabilité du document. Cette architecture rapprocherait l’UEMOA des dispositifs éprouvés en Afrique de l’Est, notamment en Éthiopie et au Kenya, où les bourses de matières premières adossées à des récépissés ont fluidifié le crédit rural.
Les bénéfices attendus dépassent la seule inclusion financière. La reconnaissance du récépissé comme instrument liquide atténuerait la pression vendeuse en période de récolte, soutiendrait les prix au producteur et réduirait les ventes de détresse qui amputent chaque année les revenus ruraux. Elle offrirait également aux coopératives et aux petites et moyennes entreprises agro-industrielles un levier pour lisser leur trésorerie, sécuriser leurs approvisionnements et négocier dans de meilleures conditions leurs contrats de transformation ou d’exportation.
Un chantier réglementaire et institutionnel
La mise en œuvre suppose toutefois une coordination rare entre plusieurs sphères de décision. Les ministères des finances, ceux de l’agriculture, les régulateurs bancaires, la BCEAO, la Commission de l’UEMOA et les chambres consulaires devraient converger sur un cadre commun définissant les responsabilités des magasiniers, les conditions d’assurance des stocks, les modalités de saisie en cas de défaillance et le traitement prudentiel du récépissé dans les bilans bancaires. Sans cet alignement, l’instrument demeurera une promesse théorique, périodiquement rappelée mais jamais généralisée.
Le plaidoyer porté par l’APBEF-CI s’inscrit dans une séquence plus large de réformes du financement agricole régional, au moment où plusieurs États cherchent à capter une part plus substantielle de la valeur ajoutée sur leurs filières stratégiques. Pour les décideurs publics, l’enjeu consiste à transformer un outil technique en catalyseur de souveraineté alimentaire et financière, dans un espace monétaire dont la stabilité repose encore largement sur des économies agricoles exposées aux chocs climatiques et aux cycles des matières premières.
Selon Financial Afrik, cette contribution émane de Serge Kouamélan, directeur exécutif de l’APBEF-CI, qui appelle à faire du récépissé d’entreposage un véritable instrument monétaire au service du financement agricole dans l’UEMOA.



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