Ahmad al-Charaa propose un corridor énergétique alternatif via la Syrie

A detailed view of industrial pipelines in a Saudi Arabian factory setting.Photo : Mumtaz Niazi / Pexels

La Syrie redevient une pièce du jeu énergétique régional. Selon des informations relayées par la presse libanaise, le président par intérim syrien Ahmad al-Charaa a évoqué auprès d’interlocuteurs étrangers la possibilité d’ouvrir un corridor énergétique alternatif passant par le territoire syrien, destiné à acheminer le gaz et le pétrole du Golfe vers les marchés européens. La proposition réactive un dossier ancien, longtemps qualifié de chimérique, et qui retrouve une actualité brutale avec la fin du régime baathiste et la reconfiguration des équilibres au Levant.

Un corridor énergétique pensé comme levier diplomatique

L’idée n’est pas neuve. Dès le début des années 2000, plusieurs projets de gazoducs concurrents avaient été esquissés pour relier le Qatar, l’Arabie saoudite ou l’Iran à la Méditerranée orientale, en traversant l’Irak, la Jordanie et la Syrie. Le refus de Damas, en 2009, d’autoriser le passage d’un pipeline qatari avait constitué l’un des contentieux ouverts en amont du soulèvement de 2011. Quinze ans plus tard, la donne a changé. La nouvelle équipe au pouvoir à Damas cherche à se réinsérer dans les circuits diplomatiques et économiques, et présente la géographie syrienne comme un atout négociable.

Pour al-Charaa, l’enjeu dépasse la seule question des hydrocarbures. Proposer un tracé alternatif aux routes existantes revient à s’inviter dans le débat européen sur la diversification post-russe, tout en offrant aux capitales du Golfe une voie supplémentaire pour écouler leurs ressources. Cette stratégie d’ancrage par l’infrastructure vise aussi à accélérer la levée des sanctions occidentales encore en vigueur, héritées de la période Assad, et à attirer des financements pour la reconstruction du pays.

Des projets dits rêveurs face à des obstacles très concrets

La presse libanaise qualifie ces initiatives de projets « rêveurs », et la formule mérite d’être prise au sérieux. La Syrie sort de plus de treize ans de guerre. Ses infrastructures énergétiques sont dégradées, son réseau de transport partiellement détruit, et la sécurité reste précaire dans plusieurs régions, notamment dans le nord-est sous contrôle kurde et dans des zones où subsistent des poches jihadistes. Tout chantier de gazoduc transfrontalier suppose des garanties de stabilité que Damas n’est pas, à court terme, en mesure d’apporter seul.

S’ajoutent les contraintes financières. La construction d’un corridor reliant les champs gaziers du Golfe à la côte syrienne représenterait un investissement de plusieurs milliards de dollars, mobilisant consortiums internationaux, garanties souveraines et accords intergouvernementaux. Or aucun acteur majeur n’a, à ce stade, manifesté publiquement son engagement. Les majors occidentales restent prudentes face à un cadre juridique syrien encore largement à reconstruire, et les investisseurs du Golfe conditionnent leur appui à des avancées politiques tangibles.

Un échiquier régional sous tension

La proposition syrienne s’inscrit dans une compétition aiguë entre routes énergétiques. Israël développe ses propres champs gaziers offshore et exporte vers l’Égypte et la Jordanie. La Turquie ambitionne de devenir un hub gazier reliant l’Asie centrale, le Caucase et la Méditerranée. L’Égypte cherche à valoriser ses terminaux de liquéfaction. Dans ce paysage saturé, la fenêtre d’opportunité pour un corridor syrien dépend autant de la diplomatie que de l’économie. Damas devra convaincre Riyad, Doha, Bagdad et Amman de la fiabilité d’un tracé qui les concerne directement.

La position d’al-Charaa traduit une volonté de transformer la centralité géographique syrienne en monnaie d’échange politique. Reste que le précédent des projets avortés des années 2000 et 2010 invite à la prudence. Entre annonces stratégiques et réalisations concrètes, l’écart historique demeure considérable au Levant. Les chancelleries européennes, à la recherche de toute alternative crédible aux hydrocarbures russes, observent néanmoins ces signaux avec attention, sans pour autant s’engager publiquement.

Le dossier énergétique syrien rejoint ainsi un faisceau de négociations plus larges sur la reconstruction, le retour des réfugiés et la normalisation diplomatique. Il en constitue désormais l’un des leviers les plus médiatisés, à défaut d’être le plus avancé. Selon Al Akhbar.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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