La scène politique libanaise traverse une nouvelle zone de turbulences. Le quotidien beyrouthin Al Akhbar, proche du Hezbollah, affirme que Washington multiplie les pressions pour creuser un fossé entre le président de la République Joseph Aoun, le président de la Chambre des députés Nabih Berri et le mouvement chiite. La conséquence immédiate, selon le journal, serait le retrait progressif du chef du Parlement de la ligne définie par Baabda, jugée trop perméable aux exigences américaines sur la question des armes du Hezbollah et du dialogue avec Israël.
Une stratégie présidentielle contestée à Aïn el-Tiné
Élu en janvier 2025 après plus de deux ans de vacance, l’ancien chef de l’armée Joseph Aoun avait construit son arrivée au palais de Baabda sur un compromis fragile avec le tandem chiite Amal-Hezbollah, dont les voix avaient été décisives. Sa feuille de route, articulée autour du monopole de l’État sur les armes et de la stabilisation du sud du pays après la guerre avec Israël, est aujourd’hui décrite par Al Akhbar comme étroitement alignée sur les attentes de l’émissaire américain. Cette lecture nourrit une défiance grandissante à Aïn el-Tiné, siège de la présidence du Parlement.
Nabih Berri, en poste depuis 1992 et figure tutélaire du mouvement Amal, aurait conclu que la trajectoire présidentielle ne lui offrait plus les garanties nécessaires. Le journal évoque un retrait calculé, sans rupture frontale, mais suffisamment lisible pour signaler aux acteurs régionaux et internationaux que le chef du législatif ne couvrira pas une démarche perçue comme unilatérale. Ce repositionnement intervient alors que les discussions techniques sur la frontière sud et sur l’application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité demeurent enlisées.
Washington en levier, le Hezbollah en cible
D’après Al Akhbar, l’administration américaine pousserait le chef de l’État à durcir le ton vis-à-vis du Hezbollah, notamment sur le calendrier de désarmement au sud du Litani et sur la reconstruction des zones frappées par les bombardements israéliens. La diplomatie des États-Unis, relayée à Beyrouth par l’envoyée Morgan Ortagus puis par les émissaires successifs, conditionnerait l’aide internationale et la levée de certaines sanctions à des avancées concrètes sur ces dossiers. Le quotidien y voit une instrumentalisation directe de la fonction présidentielle.
Berri, qui sert traditionnellement de canal de négociation entre la formation chiite et les chancelleries occidentales, refuserait de cautionner une approche qu’il juge inopérante. Son entourage, cité par le journal, considère que la pression frontale sur le Hezbollah, dans le contexte de l’après-guerre de 2024, ne ferait qu’aggraver les tensions confessionnelles et fragiliser un peu plus les institutions. Le président de la Chambre privilégierait un retour aux mécanismes de consensus inscrits dans l’accord de Taëf de 1989.
Un équilibre confessionnel sous tension
Le différend qui se dessine entre Baabda et Aïn el-Tiné dépasse la querelle de personnes. Il met en jeu la mécanique même du pouvoir libanais, fondé sur la cohabitation entre un président maronite, un Premier ministre sunnite et un président du Parlement chiite. Toute fracture durable au sommet de l’exécutif et du législatif compliquerait l’adoption du budget, le suivi des réformes exigées par le Fonds monétaire international (FMI) et la nomination des hauts cadres de la fonction publique, dossiers déjà gelés depuis plusieurs mois.
Pour les capitales du Golfe comme pour Paris, l’enjeu est également régional. Un Liban où le tandem Aoun-Berri se déliterait offrirait à Téhéran une marge de manœuvre supplémentaire pour consolider l’ancrage du Hezbollah, tandis qu’Israël y verrait une justification à de nouvelles opérations préventives. À l’inverse, un compromis interne renouvelé pourrait redonner du souffle aux négociations indirectes en cours sur la frontière maritime et terrestre.
Reste à mesurer la profondeur réelle du désaccord. Berri a, par le passé, manié l’art du retrait tactique pour mieux revenir au centre du jeu. Mais le contexte de pression américaine soutenue, conjugué à la fragilité économique du pays, laisse peu d’espace aux ambiguïtés. Selon Al Akhbar, le chef du Parlement aurait déjà fait savoir, par des canaux discrets, qu’il n’engagerait pas son crédit politique au service d’une stratégie présidentielle dictée de l’extérieur.
Pour aller plus loin
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