Les autorités installées à Sanaa réfléchissent à la mise en place d’un système de redevances applicable aux navires empruntant le détroit de Bab el-Mandeb, point de passage stratégique entre la mer Rouge et le golfe d’Aden. L’idée, encore au stade de la réflexion politique, s’appuie sur un précédent revendiqué par Téhéran dans le détroit d’Ormuz, à l’autre extrémité de la péninsule arabique. Pour les Houthis, il s’agit de transformer un levier militaire éprouvé depuis l’automne 2023 en instrument de souveraineté économique pérenne.
Un modèle iranien transposé au sud de la mer Rouge
Le raisonnement développé à Sanaa procède d’une analogie assumée avec la doctrine iranienne. Téhéran considère depuis plusieurs années que la sécurisation d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial, justifie une forme de tutelle régionale et, à terme, une contrepartie financière. Les responsables yéménites estiment que la même logique peut s’appliquer à Bab el-Mandeb, large de vingt kilomètres environ à son point le plus étroit, entre la côte yéménite et Djibouti. Le détroit voit passer une part substantielle du trafic conteneurisé reliant l’Asie à l’Europe via le canal de Suez.
Ce parallèle n’a rien d’anodin. Il traduit l’ancrage croissant de Sanaa dans l’architecture stratégique pilotée par l’Iran, et la volonté d’institutionnaliser un rapport de force né du conflit à Gaza. Depuis novembre 2023, les forces houthies ont multiplié les opérations contre les navires qu’elles associent à Israël, aux États-Unis ou au Royaume-Uni, perturbant durablement les routes maritimes. Le passage par le cap de Bonne-Espérance s’est imposé à de nombreux armateurs, alourdissant les coûts logistiques mondiaux.
Un couloir vital pour le commerce eurasiatique
Bab el-Mandeb concentre une part disproportionnée du commerce mondial. Avant les perturbations de 2023, les estimations situaient autour de 12 % la part du fret international transitant par la mer Rouge, dont l’essentiel emprunte ce goulet. L’effondrement du trafic dans le canal de Suez, dont les recettes ont chuté de plus de moitié en 2024 selon les chiffres avancés par les autorités égyptiennes, illustre la sensibilité de l’ensemble de la chaîne. Toute redevance imposée par Sanaa viendrait s’ajouter aux droits de passage déjà perçus par Le Caire, et compliquerait l’équation tarifaire des compagnies de transport.
L’enjeu déborde le strict champ commercial. Pour Sanaa, faire reconnaître de facto un droit de péage reviendrait à obtenir une forme de légitimité internationale, alors que le pouvoir houthi reste non reconnu par la plupart des chancelleries. Le mécanisme envisagé pourrait prendre la forme de redevances ciblées, modulées selon le pavillon, la cargaison ou l’origine de l’armateur. Les premières indications transmises par des sources proches du dossier évoquent un dispositif présenté comme une contribution à la sécurité de la navigation, plutôt que comme une taxe.
Risques juridiques et réactions internationales
Sur le plan du droit, l’initiative soulève des questions substantielles. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) consacre le principe du passage en transit dans les détroits internationaux, et interdit aux États riverains d’imposer des redevances autres que celles correspondant à des services effectivement rendus. Une taxation générale des navires marchands se heurterait frontalement à ce cadre. Les capitales occidentales, déjà mobilisées dans le cadre des opérations Prosperity Guardian et Aspides, pourraient durcir leur posture militaire en mer Rouge.
Les répercussions régionales seraient également notables. Riyad et Abou Dhabi, engagés dans une désescalade prudente avec Sanaa, observent avec attention toute évolution susceptible de modifier l’équilibre de la mer Rouge. Le Caire, dont les recettes du canal de Suez constituent une ressource stratégique, suivrait avec inquiétude l’apparition d’un péage concurrent en amont. Quant à Djibouti, qui partage le contrôle géographique du détroit, sa position diplomatique pourrait se trouver fragilisée.
Reste l’hypothèse que cette annonce relève davantage de la signalisation politique que d’un projet immédiatement opérationnel. En projetant l’image d’un acteur capable d’imiter le précédent iranien, Sanaa cherche à consolider son statut de puissance maritime régionale, à défaut d’en posséder tous les attributs. Selon Al Akhbar, les discussions internes au mouvement portent désormais sur les modalités juridiques et techniques d’une telle architecture tarifaire.
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