Est de la RDC : le PAM veut injecter des devises malgré la fermeture des banques

Explore the bustling activity and vibrant colors of Jinja Central Market in Uganda.Photo : Ana Kenk / Pexels

Dans l’est de la RDC, la fermeture prolongée des agences bancaires dans les zones administrées par l’AFC/M23 a transformé l’accès aux devises en véritable casse-tête pour les commerçants comme pour les ménages. Kinshasa avait justifié cette mesure par la nécessité de protéger l’épargne des clients et de tarir les ressources financières de la rébellion. Plusieurs mois après son entrée en vigueur, le rapport annuel 2025 du Programme alimentaire mondial (PAM) en dresse un bilan préoccupant, pointant un coût humanitaire qui dépasse le seul cadre sécuritaire.

Une économie de guerre privée de liquidités

Goma, Bukavu et leurs hinterlands fonctionnent depuis des mois en circuit fermé monétaire. Les distributeurs automatiques sont à l’arrêt, les transferts internationaux quasi impossibles, et les opérateurs de mobile money tournent au ralenti faute d’agents capables de réapprovisionner leurs comptes. Cette raréfaction du dollar et du franc congolais alimente une inflation locale, comprime les marges des commerçants et complique l’approvisionnement des marchés en denrées de base. Pour une région déjà éprouvée par les déplacements massifs de populations, l’effet est immédiat sur le pouvoir d’achat.

La Banque centrale du Congo, qui avait ordonné le retrait des opérations bancaires des zones contestées, assume une logique de guerre économique. Couper l’accès aux devises revient à tarir une partie des recettes que la rébellion peut taxer ou détourner via les circuits formels. Mais cette stratégie suppose que les populations civiles disposent d’alternatives, ce qui n’est pas le cas. Les acteurs humanitaires alertent depuis plusieurs mois sur le risque d’un effondrement des marchés vivriers, dans une région où l’aide alimentaire constitue souvent le dernier filet de sécurité.

Le pari du PAM : transfusion monétaire ciblée

C’est dans ce contexte que le Programme alimentaire mondial annonce vouloir réinjecter des devises directement auprès des commerces locaux. L’agence onusienne, déjà très active dans l’est congolais via ses programmes de transferts monétaires aux ménages vulnérables, entend désormais cibler l’amont de la chaîne commerciale. L’objectif consiste à garantir aux détaillants et grossistes la trésorerie nécessaire pour continuer à s’approvisionner, à payer leurs fournisseurs et à honorer leurs engagements salariaux.

Concrètement, le mécanisme s’inscrit dans la continuité des transferts dits cash-based, devenus l’un des piliers de l’action humanitaire moderne. Plutôt que de distribuer uniquement des vivres, le PAM injecte des liquidités qui sont ensuite dépensées sur les marchés locaux, soutenant à la fois les bénéficiaires et l’économie réelle. Dans les zones M23, ce modèle suppose toutefois de contourner l’obstacle bancaire, en recourant à des circuits parallèles, à des partenaires de paiement agréés ou à des opérateurs financiers non couverts par le gel.

Un équilibre diplomatique et opérationnel délicat

L’initiative place le PAM dans une position politiquement sensible. Apporter des devises dans une zone que Kinshasa cherche précisément à priver de liquidités peut être interprété comme un contournement des décisions de l’État congolais. L’agence onusienne insiste donc sur la dimension strictement humanitaire de l’opération et sur son ciblage : il s’agit de préserver l’accès à l’alimentation, non de financer une administration parallèle. Reste que la frontière, dans une économie de guerre, est ténue.

Sur le plan opérationnel, plusieurs écueils se profilent. La sécurisation des convois de cash dans une zone instable, le risque de change dans un environnement à forte volatilité, ou encore la traçabilité des fonds face aux exigences des bailleurs internationaux constituent autant de défis. Les organisations humanitaires présentes dans les Kivus rappellent par ailleurs que l’absence de système bancaire formel renchérit mécaniquement le coût des opérations, qu’il s’agisse de paiements aux fournisseurs ou de salaires versés au personnel local.

Au-delà du cas du PAM, le débat soulevé dépasse la seule RDC. Il interroge la manière dont la communauté internationale arbitre entre sanctions financières contre des acteurs armés et préservation des moyens de subsistance des populations civiles. Dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, où l’économie informelle représente l’essentiel des échanges, la disparition des devises agit comme un accélérateur de précarité. Selon RFI Afrique, le rapport annuel 2025 du PAM documente précisément ce coût humanitaire direct.

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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