Le Burkina Faso s’apprête à enrôler une réserve militaire massive de 100 000 effectifs, en vertu d’un projet de loi adopté en Conseil des ministres le 24 avril. La junte du capitaine Ibrahim Traoré entend mobiliser, selon ses propres termes, l’ensemble des citoyens en âge de combattre pour défendre l’intégrité du territoire face à l’expansion des groupes armés jihadistes. L’initiative s’inscrit dans une logique de guerre totale assumée par Ouagadougou depuis le second putsch de septembre 2022. Mais l’ampleur du recrutement et son cadre juridique imprécis nourrissent les craintes des organisations de défense des droits humains, au premier rang desquelles Human Rights Watch (HRW).
Une mobilisation générale dictée par la pression jihadiste
Le Sahel demeure l’un des épicentres mondiaux de la violence armée. Les attaques attribuées au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et à la branche sahélienne de l’État islamique se sont multipliées au cours des derniers mois, ciblant aussi bien les positions militaires que les villages et axes routiers du nord et de l’est burkinabé. Face à un appareil sécuritaire éprouvé, les autorités misent depuis 2020 sur les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des supplétifs civils armés intégrés aux opérations. La nouvelle réserve de 100 000 hommes prolonge cette logique en lui donnant une assise légale élargie.
Le texte, qui doit encore franchir l’étape de l’Assemblée législative de transition, ouvrirait la voie à un appel sous les drapeaux d’une ampleur inédite depuis l’indépendance. Concrètement, il s’agirait de constituer un vivier permanent de citoyens formés et mobilisables à brève échéance, en complément de l’armée régulière et des VDP. La junte insiste sur le caractère volontaire de l’engagement, mais le décret d’application reste à préciser.
Les alertes de Human Rights Watch sur le risque de dérives
Human Rights Watch a publiquement exprimé ses réserves quant à la mise en œuvre du dispositif. L’ONG redoute en particulier que le recrutement de réservistes ne se transforme en outil de représailles politiques contre des opposants, des journalistes ou des militants de la société civile. Depuis 2023, plusieurs voix critiques ont déjà été enrôlées de force dans les unités combattantes, une pratique documentée par les organisations de défense des libertés et qualifiée de conscription punitive.
L’inquiétude porte également sur la formation et l’encadrement de ces nouvelles recrues. L’expérience des VDP a montré que des combattants insuffisamment préparés pouvaient être impliqués dans des exactions contre les populations civiles, en particulier au sein de communautés peules accusées collectivement de proximité avec les groupes armés. Plusieurs rapports d’enquête ont fait état de massacres attribués à des supplétifs ou à des unités mixtes, sans que les responsabilités individuelles ne soient toujours établies par la justice burkinabé.
Un enjeu de souveraineté et de gouvernance sécuritaire
Pour la junte, la constitution de cette réserve s’inscrit dans une stratégie plus large de réarmement et de réaffirmation souveraine. Ouagadougou a rompu ses accords militaires avec Paris, expulsé les forces françaises et resserré ses liens avec Moscou ainsi qu’avec ses voisins de l’Alliance des États du Sahel, le Mali et le Niger. Le recours à une mobilisation citoyenne de grande ampleur permet aussi de pallier les difficultés de recrutement classique et le coût d’un équipement modernisé.
Reste que l’efficacité opérationnelle d’une telle réserve dépendra autant des moyens logistiques que de l’adhésion réelle des populations. Le pays compte un peu plus de vingt millions d’habitants et près de la moitié de son territoire échappe encore au contrôle effectif de l’État, selon les estimations sécuritaires les plus prudentes. La capacité à former, équiper et payer 100 000 réservistes supplémentaires constitue à elle seule un défi budgétaire considérable pour un État dont les recettes fiscales restent fragiles.
Le texte attendu en débat parlementaire dans les prochaines semaines sera scruté de près, tant par les partenaires régionaux que par les organisations internationales. Pour HRW, la priorité doit être donnée à des garanties claires contre l’enrôlement forcé et à un contrôle judiciaire indépendant des opérations menées par les nouveaux réservistes. Selon RFI Afrique, l’ONG appelle les autorités burkinabé à inscrire ces garde-fous dans la loi avant son adoption définitive.
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