Le don alimentaire chinois consenti au Cameroun, d’un montant de 1,6 milliard de francs CFA, soit environ 2,44 millions d’euros, alimente une controverse à Yaoundé depuis son officialisation. L’annonce a été faite le 27 avril à l’occasion d’une audience accordée par le ministre camerounais de l’Administration territoriale à l’ambassadeur de Chine en poste dans le pays. La cérémonie, présentée comme un nouvel épisode de la coopération sino-camerounaise, a rapidement débordé du strict cadre protocolaire pour s’inviter dans le débat public.
Un geste diplomatique salué par Yaoundé
Côté gouvernemental, la lecture est sans ambiguïté. Le ministre en charge du dossier a évoqué un acte d’humanisme posé par un partenaire historique, inscrit dans la continuité d’une relation bilatérale dense entre Pékin et Yaoundé. La Chine demeure l’un des premiers créanciers du Cameroun et un acteur de poids dans les infrastructures, du port en eau profonde de Kribi aux barrages hydroélectriques. Sur ce terreau, l’envoi de denrées alimentaires apparaît comme une déclinaison classique de la diplomatie d’influence menée par Pékin sur le continent.
Le geste s’inscrit également dans un contexte intérieur tendu. Plusieurs régions camerounaises, notamment l’Extrême-Nord et les zones anglophones, font face à des situations humanitaires dégradées, entre déplacements forcés, insécurité et vulnérabilité alimentaire chronique. Une enveloppe de 2,44 millions d’euros affectée à des distributions ciblées peut ainsi soulager, à la marge, des budgets publics sous contrainte. À cette aune, la lecture officielle insiste sur l’utilité immédiate du don plutôt que sur ses ressorts diplomatiques.
Un cadeau jugé potentiellement empoisonné par la société civile
La séquence ne fait pourtant pas l’unanimité. Plusieurs acteurs non étatiques, organisations de producteurs et observateurs du secteur agricole, contestent l’opportunité d’une telle aide en nature. L’argument central est connu : injecter sur un marché local des produits alimentaires importés gratuitement revient, mécaniquement, à concurrencer les filières nationales, au moment où le Cameroun cherche officiellement à réduire sa facture d’importations agroalimentaires. Le pays consacre chaque année plusieurs centaines de milliards de francs CFA à l’achat de riz, de poisson congelé ou de blé, pesant lourdement sur sa balance commerciale.
Pour ces voix critiques, le don chinois s’apparente à un cadeau dont le coût indirect pourrait se révéler supérieur à la valeur affichée. La crainte porte sur la déstabilisation des prix locaux, sur la dépendance accrue aux circuits d’aide et, plus largement, sur la cohérence d’une politique publique qui prône la souveraineté alimentaire tout en accueillant favorablement des livraisons extérieures. La nature précise des denrées concernées, leurs canaux de distribution et les bénéficiaires finaux n’ont pas été détaillés à ce stade, ce qui nourrit les interrogations.
Une équation diplomatique et économique
L’épisode illustre la complexité croissante de la relation entre Pékin et ses partenaires africains. La Chine a multiplié, ces dernières années, les annonces d’aides ciblées sur les pays du continent, tout en consolidant son empreinte commerciale et financière. Pour Yaoundé, refuser un tel geste eût été diplomatiquement coûteux. L’accepter sans discussion publique expose en revanche le gouvernement aux critiques internes, dans un climat politique où chaque décision touchant à la souveraineté économique est scrutée.
Reste que le débat suscité par ce don dépasse le seul cas camerounais. Il rejoint des discussions plus larges, entendues à Dakar, Abidjan ou Cotonou, sur la place des dons alimentaires extérieurs face à des agricultures locales en quête de structuration. Concrètement, la question posée aux autorités camerounaises est celle de l’arbitrage entre un soulagement humanitaire de court terme et la préservation de filières productives qu’elles disent vouloir promouvoir. Les prochaines semaines, à mesure que les modalités de distribution seront précisées, devraient permettre de mesurer la portée réelle de cette aide. Selon RFI Afrique.
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