L’audience accordée par le chef de l’État ivoirien Alassane Ouattara au négociateur en chef entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Alliance des États du Sahel (AES) marque une nouvelle étape dans le bras de fer diplomatique qui structure la géopolitique ouest-africaine depuis bientôt deux ans. La rencontre s’est tenue au palais présidentiel d’Abidjan, dans un contexte où les canaux de discussion entre Abuja et Bamako, Ouagadougou et Niamey restent ténus.
Abidjan, médiateur de fait dans la crise CEDEAO-AES
Depuis l’annonce conjointe, en janvier 2024, du retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, l’organisation régionale cherche à préserver ce qui peut l’être du tissu communautaire bâti depuis 1975. La libre circulation des personnes, l’union douanière et les mécanismes de coopération sécuritaire figurent parmi les acquis menacés par cette rupture. La désignation d’un négociateur en chef, mandaté pour explorer les voies d’un dialogue technique avec les capitales sahéliennes, traduit la volonté de la conférence des chefs d’État de ne pas laisser le divorce s’installer dans le formalisme juridique.
La Côte d’Ivoire occupe une place singulière dans cette équation. Première économie de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), elle entretient des relations commerciales denses avec le Mali et le Burkina Faso, deux pays enclavés qui dépendent en partie du port d’Abidjan pour leurs approvisionnements. Cette interdépendance économique pèse autant que les considérations politiques dans la posture ivoirienne.
Une diplomatie ivoirienne en quête d’équilibre
Alassane Ouattara, dont le pays a longtemps figuré parmi les voix les plus fermes au sein de la CEDEAO après les coups d’État sahéliens, a progressivement infléchi son discours. Les tensions ouvertes avec Bamako, qui avaient culminé en 2022 lors de la détention de soldats ivoiriens, ont laissé place à une approche plus pragmatique. Abidjan privilégie désormais une lecture des intérêts économiques régionaux sans renoncer à ses principes affichés en matière de gouvernance constitutionnelle.
L’entretien présidentiel intervient alors que les autorités sahéliennes ont multiplié, ces derniers mois, les signaux d’autonomisation. Création d’une force conjointe de l’AES, projet de monnaie commune, sortie programmée de l’Organisation internationale de la Francophonie pour certains, retrait de juridictions internationales pour d’autres : la trajectoire dessinée par les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey s’éloigne méthodiquement du cadre régional traditionnel.
Des enjeux qui dépassent le cadre diplomatique
Au-delà du symbole, la médiation porte sur des dossiers très concrets. La question des tarifs douaniers applicables aux marchandises échangées entre l’AES et le reste de la CEDEAO reste partiellement floue malgré les déclarations rassurantes des deux blocs. Les opérateurs économiques ivoiriens, sénégalais ou nigérians s’inquiètent des incertitudes pesant sur leurs flux. Du côté sahélien, les diasporas installées dans les pays côtiers représentent plusieurs millions de personnes, dont le statut juridique pourrait évoluer si la rupture devenait totale.
La dimension sécuritaire complète ce tableau. La coopération entre forces armées et services de renseignement, indispensable face à la menace jihadiste qui déborde désormais sur les pays du Golfe de Guinée, ne peut se passer durablement de cadres formels. Le nord de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo subit déjà les contrecoups de l’instabilité sahélienne, avec des incursions documentées de groupes armés.
Reste à savoir si la diplomatie discrète menée depuis Abidjan parviendra à infléchir des dynamiques politiques largement portées par des considérations souverainistes. Les capitales sahéliennes ont fait du retrait de la CEDEAO un marqueur identitaire, difficilement réversible sans contrepartie tangible. Le négociateur en chef devra composer avec cette réalité, tout en évitant que le dialogue ne se réduise à un constat d’éloignement. Selon Abidjan.net, l’entretien confirme l’implication directe du président Ouattara dans la recherche d’une issue concertée.
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