La visite du président taïwanais Lai Ching-te en Eswatini, entamée le 2 mai, scelle la persistance d’un axe diplomatique singulier en Afrique australe. Le royaume dirigé depuis quatre décennies par Mswati III demeure l’unique État du continent à reconnaître officiellement Taipei plutôt que Pékin. Ce déplacement, initialement programmé fin avril, avait été contrarié par un incident révélateur des rapports de force régionaux : plusieurs pays voisins ont refusé l’accès de leur espace aérien à l’aéronef présidentiel taïwanais, sous la pression de la diplomatie chinoise.
Un dernier bastion taïwanais sur le continent africain
L’Eswatini, ex-Swaziland, occupe une place atypique dans la cartographie diplomatique africaine. Petit royaume enclavé entre l’Afrique du Sud et le Mozambique, il a maintenu sa fidélité à Taipei alors que le Burkina Faso, dernier compagnon de route, a basculé vers Pékin en 2018. Depuis lors, le souverain Mswati III assume seul la défense d’une relation à contre-courant des dynamiques continentales, où la République populaire de Chine a méthodiquement consolidé son influence économique et politique.
Cette singularité n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une compétition diplomatique mondiale où Taïwan ne compte plus qu’une douzaine d’alliés officiels, principalement dans le Pacifique, en Amérique centrale et dans les Caraïbes. Pour Taipei, conserver un point d’ancrage africain revêt une dimension symbolique majeure, à l’heure où Pékin déploie ses forums Chine-Afrique et ses financements d’infrastructures sur l’ensemble du continent. La coopération bilatérale entre Taïwan et l’Eswatini s’étend traditionnellement à la santé, à l’agriculture et à la formation technique.
Un report révélateur des pressions chinoises
Le contretemps subi par le président Lai Ching-te avant ce voyage illustre la portée concrète de la rivalité sino-taïwanaise sur le terrain africain. Le refus de certains États riverains d’autoriser le survol de leur territoire par l’avion présidentiel a contraint Taipei à reprogrammer la séquence. L’épisode, peu commenté officiellement, met en lumière la capacité de Pékin à mobiliser ses partenaires diplomatiques pour entraver les initiatives taïwanaises, même protocolaires.
Cette mécanique d’isolement n’est pas nouvelle. La diplomatie chinoise applique de longue date une politique d’« une seule Chine » aux conséquences pratiques étendues, qui couvrent les visas, les déplacements officiels, l’accueil des délégations parlementaires et l’usage des espaces aériens. Pour les capitales africaines liées par des accords de partenariat stratégique avec Pékin, la marge de manœuvre est étroite. Le précédent du président Lai en témoigne : refuser l’accès à un chef d’État reste un geste rare, mais qui s’explique par le poids des engagements commerciaux et financiers contractés avec la Chine.
Mbabane face à un calcul stratégique de plus en plus exigeant
Pour le royaume de Mswati III, le maintien des relations avec Taipei conjugue gains tangibles et coûts diplomatiques croissants. L’aide taïwanaise se traduit par des programmes ciblés, notamment dans les domaines médical et agricole, ainsi que par des bourses d’études et un appui institutionnel direct au pouvoir royal. Cette manne, modeste comparée aux volumes chinois, reste suffisamment structurée pour irriguer plusieurs secteurs sensibles de l’administration eswatinienne.
Reste que la pression environnante s’accentue. L’Afrique australe s’est largement alignée sur Pékin, qu’il s’agisse de l’Afrique du Sud, partenaire des BRICS, ou du Mozambique, bénéficiaire d’investissements chinois substantiels dans les infrastructures et le gaz. Dans ce paysage, Mbabane apparaît de plus en plus isolé, et chaque visite officielle taïwanaise prend des allures de démonstration politique. Le voyage de Lai Ching-te entend précisément consolider l’engagement réciproque et envoyer un signal aux autres alliés résiduels de Taipei.
La séquence ouverte le 2 mai dépasse donc le cadre strictement bilatéral. Elle s’inscrit dans une bataille d’influence où chaque déplacement, chaque survol et chaque communiqué pèsent. Pour Taïwan, l’enjeu consiste à démontrer que sa diplomatie reste opérationnelle malgré l’asymétrie des moyens. Pour Pékin, l’objectif demeure de réduire, à terme, ce dernier point d’appui africain. Selon RFI Afrique.
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