À Beyrouth, une partie des déplacés syriens installés depuis des années dans des campements de fortune affirment préférer la précarité libanaise au retour dans leur pays d’origine. Le constat, dressé par le quotidien libanais Al Akhbar, contredit le récit officiel d’un reflux massif vers la Syrie depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024. Sur le terrain, plusieurs familles maintiennent leurs tentes dans la capitale libanaise et ses faubourgs, malgré les pressions politiques et économiques qui s’exercent sur cette population estimée à plus d’un million et demi de personnes.
Un retour en Syrie qui se heurte à la réalité du terrain
Pour beaucoup de ces familles, la perspective d’un retour se brise sur l’absence de logement, l’effondrement des services publics et l’insécurité persistante dans plusieurs gouvernorats. Les destructions accumulées au fil de plus d’une décennie de guerre rendent illusoire la reprise d’une vie normale dans des villages parfois rasés. Les déplacés interrogés évoquent l’absence d’eau courante, d’électricité stable et d’écoles fonctionnelles dans leurs régions d’origine. À cela s’ajoute la crainte de représailles, d’arrestations arbitraires ou d’enrôlements forcés, dans un pays où les nouvelles autorités peinent à imposer un cadre légal homogène.
La précarité libanaise, aussi rude soit-elle, offre paradoxalement un horizon plus tangible. Les campements de Beyrouth donnent accès, même de manière fragmentaire, à des dispositifs d’aide humanitaire portés par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et plusieurs organisations non gouvernementales. Les enfants y sont scolarisés dans des structures informelles. Les adultes y trouvent des emplois journaliers, principalement dans le bâtiment, l’agriculture et les services. Cette économie de la débrouille, bien que marquée par l’exploitation et la non-déclaration, constitue un filet de sécurité que la Syrie post-Assad n’est pas en mesure de garantir.
Une équation politique explosive pour Beyrouth
La présence prolongée des déplacés syriens reste l’un des dossiers les plus inflammables de la scène politique libanaise. Plusieurs partis, à commencer par les Forces libanaises et le Courant patriotique libre, réclament depuis des années un retour accéléré et encadré, accusant cette population de peser sur les ressources nationales et l’équilibre démographique du pays. Le ministère de l’Intérieur a multiplié les opérations de contrôle, les démolitions de baraquements informels et les expulsions ciblées, en particulier dans la Bekaa et au nord du pays.
Reste que l’effet de ces mesures demeure limité. Les Syriens visés par les expulsions reviennent souvent au Liban après quelques semaines, par des voies non officielles. Le coût humain et logistique d’un rapatriement massif dépasserait largement les capacités de l’État libanais, lui-même plongé dans une crise économique sans précédent depuis 2019. La livre libanaise s’est effondrée de plus de 90 % face au dollar, et les services publics fonctionnent au ralenti. Dans ce contexte, l’idée d’un retour volontaire et organisé, soutenu par les bailleurs internationaux, peine à se concrétiser.
Damas et la communauté internationale face à un dossier figé
Du côté syrien, les nouvelles autorités issues de la transition de décembre 2024 multiplient les déclarations en faveur du retour des réfugiés, mais sans déployer un programme de reconstruction crédible. Les fonds nécessaires, évalués par l’ONU à plusieurs centaines de milliards de dollars, ne sont pas mobilisés. Les sanctions occidentales pesant sur Damas, partiellement assouplies, continuent de freiner les investissements de grande échelle. Les puissances régionales, notamment les monarchies du Golfe et la Turquie, observent la situation avec prudence, conditionnant leur engagement à des garanties politiques et sécuritaires.
Pour les bailleurs européens, le dossier libano-syrien soulève une équation délicate. Bruxelles a renouvelé en 2024 une enveloppe d’aide d’un milliard d’euros destinée au Liban, dont une partie cible la prise en charge des déplacés. Mais la pression migratoire vers le sud de l’Europe et les débats internes sur l’asile poussent plusieurs capitales à privilégier le scénario du retour, quitte à fermer les yeux sur la fragilité du contexte syrien. Les déplacés, eux, tranchent à leur niveau : entre une tente à Beyrouth et un retour incertain, ils choisissent l’incertitude maîtrisée. Selon Al Akhbar.
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