La Banque mondiale alerte sur le déficit d’emplois au Maroc

A dramatic black and white aerial view of Casablanca's cityscape with iconic skyscrapers.Photo : Moussa Idrissi / Pexels

La création d’emplois au Maroc ne suit pas le rythme nécessaire pour absorber une population active en quête d’insertion professionnelle. C’est le constat sévère dressé par la Banque mondiale dans deux rapports rendus publics le 28 avril, qui dissèquent les fragilités d’une économie pourtant présentée comme l’une des plus stables du Maghreb. L’institution de Washington met en évidence un paradoxe préoccupant : malgré des taux de croissance honorables et un effort soutenu d’investissement public, le marché du travail marocain s’affaisse et le secteur privé peine à prendre le relais de la commande étatique.

Un taux d’activité au plus bas depuis 1999

Le diagnostic posé par la Banque mondiale est sans détour. Le taux d’activité dans le royaume chérifien a glissé à un niveau inédit depuis l’accession au trône de Mohammed VI il y a plus de deux décennies. Cette érosion traduit un retrait progressif d’une partie de la population du marché du travail, particulièrement marqué chez les jeunes et les femmes, dont la participation économique demeure parmi les plus faibles de la région méditerranéenne.

Concrètement, l’économie marocaine ne génère pas assez de postes pour compenser les départs ni pour intégrer les nouvelles cohortes arrivant chaque année sur le marché. Cette panne se conjugue à des transformations structurelles défavorables, notamment le recul de l’agriculture sous l’effet de sécheresses répétées, sans qu’un relais industriel ou tertiaire ne parvienne à compenser à due proportion les destructions d’emplois rurales. Le tissu productif national affiche ainsi une plasticité insuffisante face aux chocs climatiques et conjoncturels.

Un secteur privé bridé par les fragilités structurelles

Le second rapport s’attarde sur l’anatomie du secteur privé marocain, dont la dynamique reste en deçà des attentes formulées par les pouvoirs publics. La Banque mondiale pointe un écosystème entrepreneurial dominé par des très petites entreprises peu productives, tandis que les grandes structures, souvent adossées à la commande publique ou à des positions oligopolistiques, ne tirent pas suffisamment l’investissement privé vers le haut. Le segment intermédiaire, ce fameux missing middle caractéristique de nombreuses économies émergentes, demeure étroit.

Cette configuration limite la capacité du royaume à transformer ses acquis macroéconomiques en emplois formels et qualifiés. L’investissement public massif consenti dans les infrastructures, l’automobile ou les énergies renouvelables a certes consolidé la place du Maroc dans plusieurs chaînes de valeur internationales. Mais les retombées en matière de création nette d’emplois apparaissent moins robustes qu’escompté, alimentant un sentiment de déclassement chez une partie de la jeunesse diplômée.

L’institution de Washington insiste également sur les freins réglementaires et concurrentiels qui pèsent sur l’entrée et la croissance des entreprises. Lourdeur des procédures, accès au financement encore restreint pour les PME, rente foncière, position dominante de certains acteurs : autant de facteurs qui découragent l’audace entrepreneuriale et brident la productivité globale des facteurs.

Un défi politique majeur pour Rabat

Pour les autorités marocaines, ces constats interviennent à un moment sensible. Le pays s’est engagé dans plusieurs chantiers stratégiques, de la généralisation de la protection sociale à la préparation de la Coupe du monde de football 2030 coorganisée avec l’Espagne et le Portugal. Ces grands projets devraient mobiliser des dizaines de milliards de dirhams d’investissements et offrir une fenêtre d’opportunité pour stimuler l’emploi, sous réserve d’une articulation efficace avec le tissu productif local.

Reste que les recommandations de la Banque mondiale dépassent la seule logique de relance. L’institution plaide pour des réformes structurelles touchant à la concurrence, au capital humain et à la participation des femmes au marché du travail. Sans ces transformations, le risque est de voir la croissance marocaine demeurer captive d’un modèle insuffisamment créateur d’emplois, avec les tensions sociales et politiques que cela peut nourrir à moyen terme. Les manifestations sporadiques de jeunes chômeurs diplômés observées ces dernières années illustrent la pression latente sur le contrat social.

L’enjeu, pour Rabat, sera d’arrimer ses ambitions diplomatiques et industrielles à une stratégie d’inclusion économique mieux calibrée. Selon Le Monde Afrique, les deux rapports publiés le 28 avril dressent un tableau qui, sans remettre en cause la trajectoire d’ensemble du royaume, invite à un sursaut sur le front de l’emploi et de la productivité privée.

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About the Author

Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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