Le Burkina Faso retire définitivement TV5Monde de ses antennes

Men working in a vintage broadcasting control room filled with analogue equipment and monitors.Photo : Emmanuel Codden / Pexels

Le Burkina Faso a franchi un nouveau seuil dans son bras de fer avec les médias internationaux. La junte au pouvoir à Ouagadougou a officialisé l’interdiction de diffusion de TV5Monde, chaîne francophone à capitaux multilatéraux, en invoquant des accusations de désinformation et d’apologie du terrorisme. La décision, qui clôt une série de suspensions temporaires intervenues en avril puis en juin 2024, scelle l’éviction durable d’un acteur emblématique du paysage audiovisuel francophone dans le pays.

Une sanction définitive après plusieurs suspensions

Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré à l’issue du coup d’État de septembre 2022, les autorités burkinabè ont multiplié les mesures restrictives à l’encontre des médias étrangers. France 24, Radio France Internationale, Le Monde, Libération, Jeune Afrique ou encore la BBC ont successivement vu leurs signaux coupés ou leurs sites bloqués sur le territoire national. TV5Monde avait jusqu’ici échappé à une rupture totale, malgré deux suspensions ciblées en 2024 motivées par la couverture d’événements jugés sensibles par le pouvoir.

L’interdiction prononcée cette fois revêt un caractère pérenne. Les régulateurs nationaux reprochent à la chaîne, opérateur multilatéral cofinancé par la France, le Canada, la Suisse, la Belgique et le Québec, des contenus considérés comme contraires au narratif officiel sur la lutte antiterroriste. Pour Ouagadougou, certaines analyses diffusées équivaudraient à légitimer les groupes armés actifs dans le Sahel central, accusation que la chaîne a toujours rejetée par le passé.

Une stratégie de reconfiguration informationnelle

La décision s’inscrit dans une politique assumée de reprise en main du champ médiatique. Depuis 2023, le ministère de la Communication et le Conseil supérieur de la communication (CSC) ont durci les règles applicables aux correspondants étrangers et aux relais locaux des médias internationaux. Plusieurs journalistes, burkinabè comme français, ont été expulsés ou contraints à l’exil. Concrètement, l’espace public burkinabè se referme autour des organes nationaux et des chaînes partenaires issues de pays alignés sur la nouvelle orientation diplomatique du pouvoir.

Cette reconfiguration coïncide avec le repositionnement géopolitique du Burkina Faso. Membre fondateur de l’Alliance des États du Sahel (AES) aux côtés du Mali et du Niger, Ouagadougou a rompu ses accords militaires avec Paris en 2023 et s’est rapproché de Moscou. Le retrait de TV5Monde, longtemps perçue comme une vitrine de la francophonie institutionnelle, prend dès lors une dimension symbolique qui dépasse le seul cadre médiatique.

Les implications pour la francophonie audiovisuelle

Pour TV5Monde, la perte du marché burkinabè s’ajoute à un recul plus large dans la sous-région. La chaîne, dont l’un des arguments de légitimité repose sur sa présence universelle dans l’espace francophone, voit son maillage sahélien se réduire au fur et à mesure que les régimes de transition consolident leur souveraineté informationnelle. Au Mali, des restrictions analogues frappent depuis plusieurs mois les médias français, et le Niger a engagé une trajectoire comparable depuis le coup d’État de juillet 2023.

Sur le plan économique, l’impact direct demeure limité : la diffusion hertzienne et satellitaire de TV5Monde au Burkina Faso ne représente qu’une fraction marginale de ses recettes. Reste que la portée stratégique est réelle. La chaîne perd un terrain d’audience dans un pays de plus de 22 millions d’habitants et un canal d’influence culturelle pour Paris, Bruxelles et Ottawa, ses principaux bailleurs.

Du côté burkinabè, la décision soulève des interrogations sur l’accès des citoyens à une information pluraliste. Les organisations de défense de la liberté de la presse, dont Reporters sans frontières, ont régulièrement dénoncé la dégradation continue de l’environnement médiatique dans le pays, classé à la 86ᵉ place de leur baromètre mondial en 2024. Les autorités, elles, défendent une lecture souverainiste : la sécurité nationale et la cohésion du front intérieur primeraient sur la libre circulation des contenus internationaux.

L’éviction définitive de TV5Monde envoie enfin un signal aux autres médias encore présents. Les rédactions internationales devront composer avec un cadre normatif où toute couverture critique du pouvoir militaire ou de la situation sécuritaire expose à des sanctions immédiates. Selon Le Monde Afrique.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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