Liban : les hôpitaux privés haussent le ton face aux assureurs

Urban scene in Beirut showcasing a Christmas tree beside a damaged building, reflecting resilience.Photo : Jo Kassis / Pexels

Le système de santé libanais traverse une nouvelle zone de turbulences. Les hôpitaux privés, qui assurent l’essentiel de l’offre de soins dans le pays, montent au front contre les compagnies d’assurance et brandissent la menace d’une rupture de la prise en charge directe pour les patients couverts par certaines polices. Le différend, révélé par la presse libanaise, met en lumière l’asymétrie persistante entre les coûts hospitaliers indexés sur le dollar et les remboursements perçus en livre libanaise dévaluée.

Une bataille tarifaire à l’ombre de la crise monétaire

Depuis l’effondrement de la livre libanaise amorcé en 2019, les hôpitaux du pays facturent une part croissante de leurs prestations en devises étrangères. Médicaments importés, consommables, équipements lourds et même salaires d’une partie du personnel qualifié sont aujourd’hui calibrés sur le dollar. Les directions d’établissements estiment que les barèmes négociés avec les assureurs n’ont pas suivi cette dérive et qu’ils opèrent désormais à perte sur de nombreux dossiers.

De leur côté, les compagnies d’assurance défendent une grille tarifaire qu’elles présentent comme le reflet de la solvabilité réelle du marché. Elles redoutent qu’une revalorisation brutale ne se traduise par une envolée des primes, susceptible d’écarter une partie des souscripteurs. Le bras de fer porte sur des montants forfaitaires par acte, sur les frais de séjour et sur la prise en charge des actes chirurgicaux les plus coûteux, là où l’écart entre tarif conventionné et facture réelle s’est creusé.

Les patients pris au piège d’un duel commercial

Concrètement, plusieurs établissements ont averti qu’ils refuseraient le tiers payant pour les contrats jugés sous-tarifés. Les patients devraient alors régler eux-mêmes l’intégralité de la facture avant de tenter, parfois durant plusieurs mois, de se faire rembourser par leur assureur. Pour la classe moyenne libanaise, déjà éprouvée par la perte de pouvoir d’achat et la quasi-disparition de la couverture publique, ce mécanisme équivaut à un déremboursement de fait.

Le syndicat des hôpitaux privés rappelle que le secteur emploie des dizaines de milliers de personnes et qu’il ne peut absorber indéfiniment les pertes générées par les contrats anciens. Plusieurs établissements de taille intermédiaire évoquent des arriérés de paiement de la part d’assureurs comme des organismes publics, au premier rang desquels la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et les fonds destinés aux fonctionnaires et aux militaires. La trésorerie hospitalière, fragilisée, sert de variable d’ajustement à un système qui peine à se réformer.

Un signal envoyé à l’État et aux régulateurs

Au-delà du conflit commercial, l’avertissement adressé aux assureurs vise aussi le pouvoir politique. Les directions hospitalières attendent du ministère de la Santé et de la Commission de contrôle des assurances qu’ils arbitrent un cadre tarifaire viable, après plusieurs années de gestion au cas par cas. La sortie de crise suppose une refonte des conventions liant établissements, assureurs privés et caisses publiques, dans un environnement où le taux de change officiel a été réaligné sur le marché parallèle.

L’enjeu dépasse la seule sphère sanitaire. Le Liban négocie depuis plusieurs mois avec le Fonds monétaire international les contours d’un programme de stabilisation, dont le volet social constitue l’un des points sensibles. Une dégradation supplémentaire de l’accès aux soins, dans un pays où la médecine privée représente plus de 80 % de la capacité hospitalière, alimenterait la pression migratoire et accentuerait la fuite des médecins vers le Golfe et l’Europe, déjà documentée depuis 2020.

Reste que le rapport de force semble pour l’heure favorable aux établissements. Sans alternative publique crédible, les assureurs ne peuvent se permettre une rupture durable du conventionnement avec les principaux groupes hospitaliers du pays. Une renégociation des barèmes apparaît probable à court terme, au prix d’une hausse des primes que les assurés finiront par supporter. Selon Al Akhbar, plusieurs hôpitaux ont déjà notifié leur préavis aux compagnies concernées.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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