Soudan-Éthiopie : la rupture diplomatique se précise sur fond de guerre

Aerial view of Abeid Amani Karume International Airport in Zanzibar, showing parked airplanes and terminal.Photo : Keegan Checks / Pexels

La crise entre Khartoum et Addis Abeba a basculé dans une phase ouvertement diplomatique. Le rappel pour consultations de l’ambassadeur soudanais en Éthiopie, décidé après une série d’attaques de drones contre l’aéroport international de la capitale soudanaise, signale une rupture de confiance que les chancelleries de la région suivent désormais avec inquiétude. Le contentieux, longtemps cantonné à des frictions frontalières et à des soupçons croisés, se mue en un affrontement politique frontal alors que la guerre au Soudan, déclenchée en avril 2023 entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR), entre dans sa troisième année sans perspective de règlement.

Les autorités soudanaises soupçonnent ouvertement l’Éthiopie d’avoir laissé son territoire servir de base arrière à des opérations menées contre des infrastructures stratégiques. Les frappes ayant visé l’aéroport de Khartoum ont été interprétées par l’état-major du général Abdel Fattah al-Burhan comme un acte hostile, attribuable à des acteurs bénéficiant de complicités régionales. La symbolique du geste diplomatique, sans rupture formelle des relations, vise à signifier la gravité du grief tout en préservant un canal résiduel.

Une accusation éthiopienne qui retourne le miroir

Addis Abeba ne reste pas en position défensive. Le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed accuse en retour Khartoum d’apporter un appui logistique et politique aux combattants du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), force dont le retour sur la scène militaire reste l’un des cauchemars stratégiques du pouvoir éthiopien. L’accord de Pretoria signé en novembre 2022 avait suspendu un conflit qui avait fait plusieurs centaines de milliers de morts, mais la mise en œuvre de ses clauses sécuritaires demeure fragile, et tout soupçon de réarmement tigréen ravive aussitôt les tensions internes.

Cette symétrie d’accusations dessine un schéma classique de guerre par procuration. Chaque capitale reproche à l’autre de jouer avec ses lignes rouges. Pour le Soudan, il s’agit de la continuité de l’État face à une rébellion paramilitaire. Pour l’Éthiopie, il en va du verrou tigréen et de la cohésion d’une fédération encore convalescente. La région contestée d’al-Fashaga, théâtre d’incidents récurrents depuis 2020, ajoute une couche territoriale à un dossier déjà saturé.

Le différend du Nil en arrière-plan

Au-delà du conjoncturel, la dégradation des rapports bilatéraux ne peut se lire indépendamment du dossier du Grand barrage de la Renaissance (GERD). L’inauguration officielle de l’ouvrage par Addis Abeba, sans accord juridiquement contraignant avec les pays d’aval, a laissé Khartoum et Le Caire devant un fait accompli hydraulique. Les autorités soudanaises avaient longtemps oscillé entre prudence technique et alignement sur la position égyptienne. La guerre interne a affaibli leur capacité de négociation, mais nourri un ressentiment durable envers un voisin perçu comme profitant du chaos.

Ce contexte alimente les lectures les plus dures à Khartoum, où l’on soupçonne une stratégie éthiopienne d’affaiblissement délibéré. Plusieurs acteurs régionaux, notamment les Émirats arabes unis et l’Égypte, suivent l’évolution du dossier avec un intérêt direct, leurs propres intérêts sécuritaires et économiques étant exposés à toute reconfiguration de la Corne de l’Afrique.

Une médiation régionale en panne

L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et l’Union africaine peinent à enclencher un mécanisme de désescalade crédible. Le Soudan a suspendu sa participation aux travaux de l’IGAD dès janvier 2024, jugeant l’organisation trop proche des positions éthiopiennes et kényanes. Cette mise à l’écart prive l’architecture régionale d’un de ses pivots et complique tout effort de bons offices entre Khartoum et Addis Abeba.

Les diplomates en poste dans la région redoutent un effet de contagion. Une crispation prolongée pourrait perturber les corridors humanitaires acheminant l’aide vers les populations soudanaises déplacées, dont le nombre dépasse onze millions selon les agences onusiennes. Elle fragilise également les routes commerciales reliant le port de Djibouti aux marchés intérieurs, déjà sous pression. Reste que ni Khartoum ni Addis Abeba ne semblent en mesure d’absorber un front supplémentaire, ce qui plaide, à terme, pour une forme de désescalade contrainte. Selon RFI Afrique.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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