L’UE rappelle son poids à Madagascar face à l’influence russe

A vibrant aerial view of Antananarivo, Madagascar showcasing diverse architecture and bustling streets.Photo : Chen EdisoN / Pexels

L’Union européenne (UE) profite de l’ouverture, ce 5 mai, de sa Semaine de l’Europe à Madagascar pour rappeler son ancrage sur la Grande Île. L’ambassadeur de l’UE à Antananarivo a tenu à souligner le statut de premier bailleur de fonds que conserve le bloc européen, dans un contexte diplomatique particulièrement chargé. Le message vise à la fois les autorités malgaches et une opinion publique travaillée par d’autres récits, notamment celui porté par la Russie. La séquence s’ouvre alors que les relations entre Bruxelles et Antananarivo traversent une zone de turbulences inédite depuis plusieurs années.

Madagascar entre Bruxelles et Moscou : un équilibre fragilisé

Le rapprochement assumé entre la présidence malgache et la Russie alimente les inquiétudes des chancelleries occidentales. Les discussions engagées avec Moscou sur l’organisation des futurs scrutins cristallisent en particulier les crispations. Pour l’UE, voir un partenaire historique se tourner vers un acteur sanctionné par les Vingt-Sept en matière d’ingénierie électorale revêt une dimension politique évidente. La diplomatie européenne y lit le symptôme d’une recomposition plus large des influences sur le canal du Mozambique, où Russes, Émiriens et Chinois avancent leurs pions à un rythme soutenu.

Dans ce paysage mouvant, l’ambassadeur européen a choisi un angle d’attaque clair : rappeler ce que représente concrètement la coopération avec l’UE. Programmes d’appui budgétaire, financements d’infrastructures, soutien à la société civile et à la justice forment un socle que peu de partenaires sont en mesure d’égaler en volume. Le diplomate a insisté sur la valeur ajoutée des partenaires démocratiques, formule à peine voilée pour distinguer l’offre européenne de celle des régimes autoritaires en quête d’influence à Antananarivo.

Gen Z et État de droit : la ligne rouge européenne

La séquence diplomatique se déroule alors que plusieurs jeunes militants malgaches, issus de la mouvance Gen Z, ont été interpellés ces dernières semaines. Ces arrestations, dénoncées par des organisations de défense des droits humains, ont fait monter d’un cran les critiques visant le pouvoir d’Andry Rajoelina. L’UE, traditionnellement prudente dans ses prises de parole publiques, a cette fois choisi de hausser le ton en appelant explicitement au respect de l’État de droit et des libertés fondamentales.

Cette fermeté s’explique par la nature même du modèle européen de coopération, qui conditionne une part de ses financements au respect d’un socle démocratique. Toute dérive sur les libertés publiques expose mécaniquement Antananarivo à une révision des programmes en cours. La Grande Île reste éligible à plusieurs enveloppes du Fonds européen de développement durable et bénéficie de l’accord de partenariat post-Cotonou, deux leviers que Bruxelles peut activer ou réajuster selon la trajectoire politique du pays.

Une bataille d’influence aux ressorts économiques

Au-delà des principes, la confrontation se joue aussi sur le terrain économique. Madagascar dispose d’un sous-sol stratégique, riche en nickel, cobalt, graphite et terres rares, des matières premières essentielles à la transition énergétique européenne. Bruxelles a fait des chaînes d’approvisionnement critiques l’un de ses chantiers prioritaires, à travers son Critical Raw Materials Act adopté en 2024. Perdre du terrain à Antananarivo au profit d’acteurs concurrents reviendrait à fragiliser une pièce du dispositif de sécurisation des intrants industriels du continent européen.

Reste que l’équation politique malgache ne se résume pas à une partie d’échecs entre puissances extérieures. Les acteurs locaux, qu’il s’agisse de la jeunesse mobilisée, des partis d’opposition ou du patronat, observent attentivement la posture de chacun. Dans le même temps, les bailleurs traditionnels comme la Banque africaine de développement ou la Banque mondiale ajustent leur propre lecture de la situation, attentifs aux signaux envoyés par l’UE.

La Semaine de l’Europe, qui se déroule jusqu’au 9 mai, servira de baromètre. Les autorités malgaches répondront-elles aux préoccupations exprimées sur les arrestations et le calendrier électoral, ou maintiendront-elles leur cap actuel ? La réponse dessinera les contours de la relation entre la Grande Île et son premier bailleur pour les prochains mois. Selon RFI Afrique.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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