La diplomatie soudanaise a franchi un nouveau cap dans son bras de fer régional. Khartoum a annoncé mardi le rappel pour consultations de son ambassadeur en Éthiopie, accusant Addis-Abeba d’avoir participé, aux côtés des Émirats arabes unis, à une attaque visant l’aéroport de la capitale soudanaise. L’information a été diffusée par l’agence de presse officielle Suna, organe de communication du gouvernement aligné sur les Forces armées soudanaises (FAS). Cette décision constitue l’un des gestes diplomatiques les plus tranchés posés par les autorités de Port-Soudan depuis le début de la guerre civile en avril 2023.
Une accusation qui élargit le théâtre du conflit soudanais
L’attaque visée par Khartoum cible directement l’aéroport international de la capitale, infrastructure stratégique disputée depuis le déclenchement des hostilités entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti. En pointant du doigt l’Éthiopie, le gouvernement soudanais déplace le curseur du conflit interne vers une lecture régionale, où les paramilitaires des FSR seraient soutenus par un réseau d’États jugés hostiles. Les Émirats arabes unis, déjà accusés de longue date par Khartoum d’armer les FSR via des relais logistiques, sont à nouveau désignés comme l’acteur central de cette opération.
Abou Dhabi a constamment démenti toute implication militaire dans le conflit soudanais, malgré plusieurs rapports d’experts onusiens et d’enquêtes journalistiques évoquant des transferts d’armement transitant par le Tchad ou la Libye. L’inclusion de l’Éthiopie dans la liste des soutiens présumés constitue, en revanche, une inflexion significative. Les relations entre les deux voisins de la Corne de l’Afrique étaient déjà fragilisées par le contentieux autour du barrage de la Renaissance et par les tensions frontalières récurrentes dans la région agricole d’al-Fashaga.
Addis-Abeba, un voisin devenu suspect
Le rappel d’un ambassadeur pour consultations n’équivaut pas à une rupture des relations diplomatiques, mais il en constitue le signal le plus solennel dans la grammaire diplomatique. Pour le pouvoir militaire dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan, l’enjeu est double. Il s’agit d’abord de marquer publiquement une ligne rouge à l’égard d’Addis-Abeba, soupçonnée d’avoir laissé son territoire ou son espace aérien servir de point d’appui à une opération hostile. Il s’agit ensuite de consolider, sur la scène internationale, une narration faisant des FSR le bras armé d’une coalition étrangère plutôt qu’une force soudanaise autonome.
Du côté éthiopien, aucune réaction officielle n’a été rendue publique dans l’immédiat. Le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed, déjà préoccupé par la situation sécuritaire en Amhara et par la persistance des tensions avec l’Érythrée, n’a guère intérêt à voir s’ouvrir un nouveau front diplomatique avec son voisin du Nord. Reste que la position d’Addis-Abeba sur le dossier soudanais a souvent été perçue comme ambiguë par les militaires de Port-Soudan, en particulier depuis l’intensification des contacts éthiopiens avec certaines factions paramilitaires.
Une guerre régionalisée aux ramifications du Golfe à la Corne
L’épisode confirme la dimension désormais transnationale du conflit soudanais. Depuis plus de deux ans et demi, la guerre a provoqué l’un des plus graves désastres humanitaires contemporains, avec plusieurs millions de déplacés internes et une famine officiellement reconnue dans plusieurs zones du Darfour et du Kordofan. Sur le plan diplomatique, Khartoum avait déjà rompu ses relations avec les Émirats arabes unis en 2024, et entretient des rapports tendus avec le Kenya, accusé d’avoir accueilli des réunions politiques des FSR à Nairobi.
L’élargissement du cercle des États mis en cause traduit une stratégie d’isolement préventif de l’adversaire paramilitaire, mais aussi une fragilisation accrue de l’architecture régionale. L’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), dont l’Éthiopie est un pilier historique, voit son rôle de médiation considérablement érodé. Les chancelleries occidentales, déjà absorbées par d’autres crises, peinent à formuler une réponse cohérente face à un conflit où s’entrelacent rivalités du Golfe, dynamiques de la mer Rouge et recompositions de la Corne de l’Afrique. Selon RFI Afrique.
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