Soudan du Sud : Washington conditionne son aide aux élections

Energetic children expressing joy with peace signs, waving the Sudanese flag from a car.Photo : Aladdin Mustafa / Pexels

Le Soudan du Sud joue gros sur la scène diplomatique. Devant le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), la représentation américaine a clairement signifié que le financement des premières élections de l’histoire du jeune État pourrait être conditionné à la reprise d’un véritable dialogue politique entre les factions rivales. Cette mise en garde adressée à Juba intervient dans un contexte sécuritaire dégradé, marqué par la résurgence des combats entre les forces loyales au président Salva Kiir et les milices acquises à son ancien vice-président Riek Machar, écarté du pouvoir et placé en résidence surveillée depuis près d’un an.

Une élection inédite suspendue à un compromis introuvable

Depuis sa proclamation d’indépendance en 2011, le Soudan du Sud n’a jamais organisé de scrutin national. Le pays, qui s’est séparé de Khartoum après des décennies de guerre civile, a immédiatement basculé dans une succession de conflits internes, notamment l’affrontement ouvert de 2013 entre les partisans de Salva Kiir, issu de la communauté dinka, et ceux de Riek Machar, figure nuer de l’opposition armée. L’accord de paix revitalisé signé en 2018 prévoyait pourtant un partage du pouvoir et une transition débouchant sur des élections générales, plusieurs fois repoussées depuis.

L’échéance électorale, censée légitimer enfin les institutions, se heurte aujourd’hui à un environnement politique verrouillé. La suspension de Riek Machar de ses fonctions de premier vice-président, puis son assignation à résidence, ont vidé l’accord de transition d’une grande partie de sa substance. Sans réconciliation visible entre les deux principaux signataires, la crédibilité d’un vote organisé dans les délais annoncés paraît compromise aux yeux des chancelleries occidentales.

Washington avance un levier financier décisif

L’avertissement américain n’a rien d’anecdotique. Les États-Unis figurent parmi les premiers contributeurs à l’aide humanitaire et à l’appui institutionnel destinés à Juba depuis l’indépendance. Le coût logistique d’un scrutin dans un pays grand comme la France, dépourvu d’infrastructures routières fiables et où une partie de la population reste déplacée par les violences, dépasse les capacités budgétaires des autorités sud-soudanaises. Le retrait, même partiel, de l’enveloppe américaine fragiliserait mécaniquement l’organisation du vote, qu’il s’agisse de l’enregistrement des électeurs, du déploiement du matériel ou de la sécurisation des bureaux.

En liant explicitement son chèque à des avancées politiques, l’administration américaine tente d’imposer un calendrier de négociation au gouvernement de Salva Kiir. Cette stratégie de conditionnalité s’inscrit dans une approche désormais privilégiée par plusieurs partenaires occidentaux, qui refusent de financer un processus jugé d’avance verrouillé. La Troïka, qui réunit historiquement Washington, Londres et Oslo sur le dossier sud-soudanais, observe avec inquiétude la dérive autoritaire d’un exécutif qui multiplie les arrestations dans les rangs de l’opposition.

Un terrain miné par la reprise des combats

Sur le terrain, la situation sécuritaire alimente le scepticisme. Les affrontements signalés ces dernières semaines entre l’armée régulière et les groupes armés alignés sur Riek Machar concernent plusieurs États, en particulier dans le Haut-Nil et l’Unité, régions stratégiques par leur production pétrolière. Le pétrole demeure la quasi-unique source de devises pour Juba, et toute déstabilisation des sites d’extraction se traduit par une contraction immédiate des recettes publiques.

La Mission des Nations unies au Soudan du Sud, la MINUSS, déployée sur place depuis 2011, fait état d’une multiplication des incidents impliquant des civils. Les agences humanitaires alertent sur le risque d’un nouveau cycle de déplacements massifs, dans un pays qui compte déjà plus de deux millions de réfugiés à l’extérieur de ses frontières. Cette dégradation rend matériellement difficile la tenue d’un scrutin libre et inclusif, indépendamment de la volonté politique affichée par les acteurs nationaux.

Reste à savoir si la pression américaine suffira à rouvrir un espace de négociation entre Salva Kiir et Riek Machar. Les précédents diplomatiques montrent que Juba sait jouer du temps long et de la division des partenaires régionaux, notamment au sein de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD). Le rendez-vous électoral annoncé deviendra, dans les prochains mois, le principal indicateur de la capacité de la communauté internationale à peser sur la trajectoire du plus jeune État du continent. Selon RFI Afrique.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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