La question de la responsabilité de la monarchie belge dans l’assassinat de Patrice Lumumba, héros de l’indépendance congolaise exécuté le 17 janvier 1961, refait surface avec la parution d’un ouvrage de Vincent Dujardin. Le chercheur de l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) y défend une thèse qui contraste avec une partie de l’historiographie récente : le roi Baudouin, monté sur le trône en 1951, n’aurait jamais validé le principe d’une liquidation physique du Premier ministre congolais. L’argument intervient alors que la République démocratique du Congo (RDC) et la Belgique poursuivent un dialogue mémoriel délicat, ponctué en 2022 par la restitution d’une dent attribuée au dirigeant disparu.
Une relecture des archives royales
Vincent Dujardin s’appuie sur un corpus documentaire élargi, incluant des pièces issues des archives du Palais et de la correspondance diplomatique belge de l’époque. Selon sa lecture, les écrits attribués à Baudouin témoignent d’une hostilité politique manifeste à l’égard du leader nationaliste, sans pour autant constituer un blanc-seing pour son élimination. L’historien distingue la volonté affichée de neutraliser politiquement l’ancien Premier ministre congolais et l’ordre d’exécution proprement dit, qui aurait relevé d’autres acteurs sur le terrain katangais.
Cette distinction nourrit une controverse historiographique ancienne. La commission d’enquête parlementaire belge avait conclu en 2001 à une responsabilité morale de l’État belge, sans incriminer nommément le souverain. Le rapport pointait l’implication de ministres, de fonctionnaires et d’officiers dans la chaîne d’événements ayant conduit au transfert de Lumumba vers le Katanga sécessionniste de Moïse Tshombé, où il fut abattu avec deux de ses compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito.
Un débat mémoriel à haute sensibilité diplomatique
La parution intervient dans un contexte où la Belgique a entrepris depuis plusieurs années un travail de reconnaissance de son passé colonial. En juin 2020, le roi Philippe avait exprimé ses regrets pour les souffrances infligées durant la colonisation, sans toutefois prononcer le mot d’excuses. Deux ans plus tard, lors d’une visite officielle à Kinshasa, le souverain avait qualifié le régime colonial de système d’exploitation fondé sur le paternalisme, la discrimination et le racisme. Le sujet Lumumba demeure pourtant le point le plus inflammable de cette mémoire partagée.
Pour les autorités congolaises, la figure de Lumumba conserve une portée politique considérable. Élevé au rang de héros national, le Premier ministre assassiné incarne la souveraineté contrariée d’un Congo à peine indépendant, plongé dans la sécession katangaise et la guerre froide. La famille du dirigeant, qui s’est battue pendant des décennies pour la restitution des restes, a toujours estimé que la vérité judiciaire et historique restait incomplète.
Une thèse appelée à susciter la contestation
La position défendue par le professeur de l’UCLouvain ne fera pas consensus. Plusieurs chercheurs, parmi lesquels le sociologue Ludo De Witte dont l’ouvrage paru en 1999 avait précisément déclenché la commission parlementaire belge, soutiennent une lecture plus accusatrice de l’implication des autorités belges, y compris au sommet de l’État. Pour ces historiens, la documentation disponible établit une convergence d’intentions entre acteurs politiques, économiques et militaires belges visant à écarter durablement Lumumba du jeu congolais.
Au-delà de la querelle d’experts, l’ouvrage de Dujardin pose une question méthodologique récurrente dans l’écriture des passés coloniaux : la responsabilité institutionnelle d’un chef d’État peut-elle être dissociée des actes commis par ses subordonnés, dès lors que ceux-ci agissaient dans un cadre politique connu et toléré au sommet ? La réponse engage non seulement la mémoire de la monarchie belge, mais aussi la teneur des futures démarches officielles attendues par Kinshasa.
Le débat ouvert par cette nouvelle publication risque de peser sur les prochaines étapes du dialogue bilatéral, notamment sur la question, jamais tranchée, d’excuses formelles de l’État belge à la RDC. Selon Le Monde Afrique.
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