Sierra Leone : la journaliste Umu Thoronka porte plainte devant la Cédéao

Asian female journalist reporting live from a suburban crime scene with camera and microphone.Photo : cottonbro studio / Pexels

Le combat mené par la journaliste sierra-léonaise Umu Thoronka contre la Sierra Leone Broadcasting Corporation (SLBC) franchit un nouveau cap. Spécialisée dans les questions de santé publique et d’égalité de genre, cette professionnelle des médias a été remerciée en juillet 2024 par le radiodiffuseur public, après la mise en ligne d’une vidéo perçue comme une mise en cause de l’exécutif. Depuis, son dossier est devenu emblématique des pressions exercées sur les rédactions ouest-africaines et, plus particulièrement, sur les voix féminines du métier.

Un licenciement reconnu abusif par la Commission indépendante des médias

En mars dernier, la Commission indépendante des médias de Sierra Leone (Independent Media Commission) a tranché en faveur de la journaliste, estimant que son éviction de la SLBC reposait sur des motifs irréguliers. Cette décision administrative constitue une première victoire pour Umu Thoronka, qui dénonce depuis plus d’un an un processus disciplinaire expéditif, déclenché dans la foulée d’un contenu jugé déplaisant par les autorités. La reconnaissance officielle du caractère abusif du renvoi ouvre la voie à une réparation, mais ne suffit pas à effacer les conséquences personnelles d’une procédure qui a bouleversé la trajectoire de la journaliste.

Au-delà de la perte de son emploi, l’intéressée affirme avoir reçu une série de menaces qui l’ont poussée à quitter le territoire sierra-léonais. Cet exil forcé illustre une mécanique observée dans plusieurs pays de la sous-région : le harcèlement professionnel se prolonge en pressions extra-judiciaires, jusqu’à rendre la poursuite du métier matériellement impossible. La trajectoire d’Umu Thoronka, passée du studio public à la clandestinité, met en lumière le coût humain d’une liberté de la presse encore fragile à Freetown.

Le pari d’une jurisprudence régionale devant la Cédéao

L’étape suivante se joue désormais devant la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), juridiction supranationale dont les arrêts s’imposent aux États membres. La journaliste y attaque les autorités sierra-léonaises et espère obtenir une condamnation symbolique forte. Cette voie de recours, de plus en plus mobilisée par les défenseurs des droits humains depuis une dizaine d’années, a déjà servi à sanctionner des États ouest-africains pour atteintes à la liberté d’expression, notamment au Bénin, en Gambie ou au Nigeria.

L’enjeu dépasse largement la situation individuelle de la requérante. Une décision favorable de la juridiction d’Abuja viendrait conforter le statut de la presse comme contre-pouvoir et adresserait un signal aux radiodiffuseurs publics tentés d’aligner leur ligne éditoriale sur les attentes du gouvernement. À l’inverse, un rejet affaiblirait un mécanisme régional déjà contesté par certains États membres, qui jugent ses arrêts intrusifs. La décision est donc scrutée par les organisations professionnelles, des syndicats de journalistes aux ONG spécialisées dans la défense de la liberté de la presse.

Femmes journalistes : un combat pour briser l’impunité

Le dossier Thoronka s’inscrit dans une problématique plus large, celle du traitement réservé aux femmes journalistes en Afrique de l’Ouest. Plusieurs études menées ces dernières années par des organisations de défense des médias ont documenté un cumul d’agressions verbales, de cyberharcèlement et de représailles professionnelles visant spécifiquement les rédactrices, en particulier lorsqu’elles enquêtent sur la santé reproductive, les violences sexuelles ou la corruption. La Sierra Leone, qui a connu une libéralisation progressive de son paysage médiatique depuis l’abolition de la loi sur la diffamation criminelle en 2020, n’échappe pas à cette tendance.

Pour la journaliste, l’objectif assumé est de briser l’impunité dont bénéficient les auteurs de ces pressions, qu’il s’agisse de hiérarchies internes complaisantes ou d’acteurs politiques opérant en coulisses. Une victoire devant la Cédéao offrirait un précédent utile à d’autres consœurs confrontées à des situations comparables au Liberia, en Guinée ou au Mali, où l’autocensure progresse à mesure que se durcit l’environnement professionnel. Reste que la procédure régionale s’annonce longue, et que la mise en œuvre des arrêts de la Cour dépend, in fine, de la bonne volonté des États condamnés.

Concrètement, le calendrier judiciaire reste suspendu aux délais propres à la juridiction communautaire, mais l’affaire est déjà devenue un cas d’école pour les défenseurs de la liberté de la presse en Afrique de l’Ouest. Selon RFI Afrique.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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