Le régime iranien a institué une segmentation inédite de l’accès au web. Sous le nom d’Internet Pro, les autorités délivrent un sésame numérique permettant à certains profils, jugés indispensables à l’économie ou proches du pouvoir, de continuer à naviguer sur la Toile mondiale. Le reste des Iraniens demeure confiné à un intranet national, le Réseau national d’information (NIN), filtré et expurgé des plateformes étrangères. Cette bifurcation, présentée comme une mesure technique, ressemble de plus en plus à une réorganisation politique de l’accès à l’information.
Internet Pro, un privilège distribué au compte-gouttes
Le mécanisme cible des catégories précises : journalistes accrédités, chercheurs, importateurs, employés de multinationales, cadres du secteur technologique. Pour obtenir ce passe-droit numérique, il faut justifier d’un besoin professionnel et passer par une procédure administrative dont les critères demeurent flous. Les demandeurs déposent un dossier auprès des opérateurs, qui le transmettent aux autorités de régulation. La validation finale relève d’une logique discrétionnaire que les défenseurs des libertés publiques dénoncent comme un instrument de tri social.
Concrètement, la mesure crée deux Iran connectés. D’un côté, une frange privilégiée capable de consulter ses messageries, ses outils collaboratifs étrangers et ses sources d’information internationales. De l’autre, des dizaines de millions d’utilisateurs renvoyés vers des applications domestiques aux fonctionnalités appauvries, où la surveillance des échanges est facilitée. La fracture, jusqu’ici essentiellement géographique ou générationnelle, devient juridique et institutionnelle.
Une stratégie de contrôle issue des manifestations de 2022
Les coupures d’Internet ne sont pas une nouveauté en République islamique. Depuis la contestation déclenchée à l’automne 2022 après la mort de Mahsa Amini, le pouvoir a multiplié les blocages partiels et les ralentissements ciblés. WhatsApp, Instagram, Telegram et la quasi-totalité des plateformes occidentales sont inaccessibles sans recours à un réseau privé virtuel. Les VPN, longtemps tolérés, font désormais l’objet d’une chasse active, leurs fournisseurs étant traqués par les services de cybersécurité.
Internet Pro s’inscrit dans la continuité de ce verrouillage, mais il en change la philosophie. Plutôt que d’imposer des coupures uniformes, jugées coûteuses pour l’économie numérique iranienne, le régime opte pour une discrimination ciblée. Cette ingénierie permet aux entreprises stratégiques de fonctionner sans heurts, tout en étouffant la circulation de l’information dans le grand public. L’approche rappelle, à plus grande échelle, les mécanismes de filtrage en vigueur en Chine, même si l’Iran ne dispose pas des mêmes moyens techniques.
Un précédent lourd pour la souveraineté numérique régionale
La trajectoire iranienne intéresse au-delà de ses frontières. Plusieurs gouvernements de la région observent avec attention la consolidation d’un modèle où l’État détermine, individu par individu, qui peut accéder au web global. Pour les acteurs économiques, l’enjeu est immédiat : la prévisibilité des connexions devient un critère d’investissement, et les groupes étrangers présents en Iran s’inquiètent de la fragilité de leurs communications.
Reste que le dispositif révèle aussi les limites du pouvoir. En reconnaissant qu’une partie de la population a impérativement besoin du web mondial, Téhéran admet implicitement l’échec de son intranet souverain à offrir une alternative crédible. Le NIN, lancé il y a plus d’une décennie, devait à terme se substituer à Internet pour l’ensemble des usages domestiques. Or les services qu’il propose restent en deçà des standards internationaux, en matière de cloud, de paiement en ligne ou de services collaboratifs.
La pérennisation d’Internet Pro pourrait donc redessiner durablement le rapport entre l’État iranien et sa société. Les organisations de défense des droits numériques redoutent que cette architecture, présentée comme transitoire, ne s’installe comme la norme. Elles soulignent que le filtrage par profil professionnel ouvre la voie à un contrôle social granulaire, où l’accès à l’information devient une faveur révocable. Selon RFI Moyen-Orient.
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