Le déploiement de l’armée libanaise au sud du fleuve Litani, prévu de longue date par le cadre onusien, se heurte à une réalité bien plus complexe que ne le laisse entendre le texte de la résolution 1701. Adoptée en août 2006 au lendemain de la guerre entre Israël et le Hezbollah, cette résolution charge les Forces armées libanaises (FAL) de se positionner aux côtés de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) pour faire de la zone frontalière un espace exclusivement contrôlé par l’État. Vingt ans plus tard, l’équation reste irrésolue, et l’asymétrie sur le terrain saute aux yeux à mesure que l’aviation israélienne pilonne les localités du Sud.
Une résolution 1701 jamais véritablement appliquée
Sur le papier, la feuille de route est limpide. Aucune force armée non étatique ne devrait subsister entre le Litani et la Ligne bleue, et l’armée régulière libanaise devrait y exercer une autorité pleine et entière. Dans les faits, le Hezbollah a longtemps maintenu un maillage dense d’infrastructures, de dépôts et de combattants dans cette bande frontalière, transformant la zone en glacis stratégique face à Israël. Les FAL, elles, n’y ont jamais déployé qu’une présence symbolique, faute de moyens et faute d’un mandat politique clair pour entrer en confrontation avec la formation chiite.
Le récent cessez-le-feu négocié sous parrainage international devait justement relancer ce déploiement. Beyrouth s’est engagé à projeter plusieurs milliers de soldats supplémentaires dans le Sud, en remplacement progressif des combattants du Hezbollah. Mais le calendrier patine. Les bombardements israéliens, qui visent encore régulièrement villages et axes routiers le long de la frontière, compliquent matériellement toute montée en puissance.
Une armée à bout de souffle financier et matériel
La faiblesse capacitaire des Forces armées libanaises constitue le second verrou. Depuis l’effondrement économique de 2019, la solde des militaires a fondu, parfois ramenée à l’équivalent de quelques dizaines de dollars mensuels. Le taux d’attrition s’est accentué, les désertions et démissions se sont multipliées, et seuls des appuis budgétaires extérieurs, notamment américains, qatariens et français, ont permis à l’institution de tenir debout. Difficile, dans ces conditions, de redéployer rapidement des unités combattantes équipées, formées et motivées sur un théâtre exposé aux frappes.
L’armée souffre par ailleurs d’un déficit chronique en matériels lourds, en moyens de défense aérienne et en renseignement. Face à une force israélienne qui frappe en profondeur avec des drones et des aéronefs de quatrième génération, les FAL n’ont ni la doctrine ni les outils pour s’interposer. Leur rôle, tel qu’il a été conçu, n’est d’ailleurs pas celui d’une armée de défense territoriale capable de répondre à Tsahal, mais celui d’une force d’ordre public chargée de stabiliser la zone une fois les hostilités suspendues.
Un équilibre politique interne sous tension
Le troisième obstacle est éminemment politique. L’armée libanaise est, depuis des décennies, la dernière institution nationale véritablement transcommunautaire. Sa hiérarchie veille jalousement à préserver cet équilibre confessionnel et redoute toute mission qui la placerait en position de désarmer frontalement le Hezbollah, au risque de fissurer ses propres rangs. Le commandement avance donc avec prudence, privilégiant une logique de coordination tacite plutôt que de substitution.
Cette posture exaspère une partie de la classe politique libanaise et plusieurs capitales occidentales, qui plaident pour un déploiement plus rapide et plus massif. Le président de la République et le gouvernement, installés début 2025 après une longue vacance institutionnelle, en ont fait une priorité affichée. Reste que la marge de manœuvre demeure étroite tant que les frappes israéliennes se poursuivent et que la question du désarmement du Hezbollah n’a pas trouvé de cadre négocié acceptable par les principales composantes du pays.
Concrètement, le Sud-Liban demeure une zone grise où aucune autorité n’exerce un contrôle plein, ni l’État libanais, ni la Finul, ni Israël qui mène ses opérations sans occuper durablement le terrain. Tant que cette équation politico-militaire ne sera pas résolue, le déploiement souverain promis par la 1701 restera un horizon plutôt qu’une réalité opérationnelle. Selon RFI Moyen-Orient.
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