Biennale de Venise : la fronde des artistes contre le pavillon israélien

Stunning dome interior with projected water visuals at Dubai Expo Pavilion.Photo : Denys Gromov / Pexels

La Biennale de Venise, l’un des rendez-vous les plus prestigieux de l’art contemporain mondial, est devenue le théâtre d’une bataille politique d’ampleur autour de la participation d’Israël. Depuis plusieurs mois, une mobilisation d’artistes, de commissaires d’exposition et d’institutions culturelles internationales appelle à l’exclusion du pavillon israélien, dénonçant ce qu’ils qualifient d’instrumentalisation de la culture pour légitimer la conduite militaire de l’État hébreu dans la bande de Gaza. Le mouvement, baptisé en référence à un acte de désobéissance collective, cristallise une question récurrente dans le monde de l’art : une institution peut-elle accueillir indistinctement tous les États, indépendamment de leurs politiques ?

Une pétition internationale qui prend de l’ampleur

L’appel à écarter Israël de la Biennale a recueilli les signatures de plusieurs milliers d’acteurs du secteur culturel, parmi lesquels des artistes reconnus, des conservateurs de musées et des universitaires. Les signataires reprochent aux organisateurs vénitiens de maintenir une posture de neutralité jugée intenable, alors que d’autres pays ont par le passé été suspendus pour des raisons politiques. La référence à la Russie, dont la participation avait été remise en cause après l’invasion de l’Ukraine, revient avec insistance dans les arguments avancés par les pétitionnaires.

Pour les promoteurs de cette mobilisation, l’enjeu dépasse le seul cadre vénitien. Il s’agit de contester un usage stratégique de la culture par les autorités israéliennes, accusées de déployer un soft power destiné à détourner l’attention des opérations militaires en cours. Le terme employé par plusieurs signataires, celui d’un blanchiment culturel, traduit une lecture politique assumée : la scène artistique ne saurait, selon eux, être traitée comme un espace neutre déconnecté des réalités du conflit.

La direction de la Biennale sous pression

Confrontée à cette contestation, la direction de la manifestation italienne s’en tient pour l’heure à une ligne institutionnelle. Les responsables rappellent que les pavillons nationaux sont gérés par les États eux-mêmes et que leur exclusion relèverait d’une décision politique excédant les prérogatives d’un événement artistique. Cette position, défendue au nom du pluralisme et de la liberté d’expression, est jugée évasive par les détracteurs, qui y voient un alignement implicite sur les positions occidentales dominantes.

La controverse intervient dans un climat international déjà saturé par la guerre déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023 et l’offensive israélienne sur l’enclave palestinienne. Plusieurs grandes institutions culturelles, en Europe comme en Amérique du Nord, ont été secouées ces derniers mois par des démissions, des annulations d’expositions et des prises de position publiques. La Documenta de Cassel, en Allemagne, avait déjà connu une crise comparable. Venise s’inscrit donc dans une séquence plus longue de fractures au sein du milieu de l’art contemporain.

Un débat qui dépasse les frontières du monde de l’art

Au-delà des cercles artistiques, la mobilisation à Venise rejoint un mouvement plus large de remise en cause des liens institutionnels avec l’État israélien. Universités, fédérations sportives et organismes culturels ont été tour à tour saisis de demandes d’exclusion ou de suspension des coopérations. Dans le monde arabe, et notamment au Liban où Al Akhbar fait entendre une voix critique, ces initiatives sont suivies avec attention et présentées comme la traduction concrète d’une opinion publique internationale en mutation.

Pour les capitales arabes et les diplomaties du Golfe, le bras de fer vénitien illustre la difficulté croissante d’Israël à préserver son image dans des espaces traditionnellement acquis à l’universalisme libéral. Les chancelleries européennes, partagées entre soutien historique à Tel-Aviv et pression de leurs propres opinions publiques, observent prudemment l’évolution du dossier. Les artistes israéliens eux-mêmes, dont certains contestent la politique de leur gouvernement, se trouvent placés dans une position délicate, partagés entre solidarité nationale et adhésion aux exigences de leurs pairs.

Reste une question ouverte : la Biennale, qui doit ouvrir ses portes selon le calendrier prévu, parviendra-t-elle à contenir la fronde sans céder ni à l’exclusion ni à l’immobilisme ? Les prochaines semaines diront si les organisateurs choisissent une médiation discrète, un compromis symbolique ou la poursuite stricte du statu quo. Selon Al Akhbar, le mouvement de désobéissance se durcit et entend faire de Venise un point de bascule pour l’ensemble du milieu culturel international.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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