Kamel Daoud condamné à trois ans de prison par la justice algérienne

Stunning aerial view of Algiers, capturing the historic Casbah and vibrant port area.Photo : khebab salaheddine / Pexels

La condamnation de Kamel Daoud à trois ans de prison par un tribunal d’Oran scelle une rupture que beaucoup pressentaient depuis la parution de Houris. L’écrivain algérien, couronné du prix Goncourt en 2024 pour ce roman consacré à la décennie noire, est désormais traité par les autorités de son pays comme un opposant frontal. Installé en France depuis 2023, il avait pourtant longtemps bénéficié d’une forme de tolérance singulière, pouvant exercer son métier de chroniqueur et de romancier sans quitter Oran, sa ville d’adoption.

Une condamnation lourde de symboles pour la scène littéraire algérienne

La peine prononcée n’a rien d’anecdotique. Trois années d’emprisonnement pour un auteur de stature internationale signalent un durcissement assumé de la ligne officielle à l’égard des intellectuels qui abordent frontalement la guerre civile des années 1990. Houris, récit qui donne voix à une rescapée des massacres, heurte un récit national verrouillé par la charte pour la paix et la réconciliation nationale adoptée en 2005, texte qui pénalise toute exploitation publique des plaies de cette période.

En frappant une figure aussi exposée, le pouvoir envoie un message qui dépasse le cas individuel. Il signifie aux écrivains, journalistes et universitaires restés au pays que la marge de manœuvre se réduit, y compris pour ceux qui, comme Daoud, avaient construit une œuvre critique tout en demeurant physiquement en Algérie. Le symbole est d’autant plus fort que l’auteur avait entretenu, à une époque, des rapports ambigus avec une partie de l’appareil médiatique officiel.

D’un auteur toléré à un adversaire désigné

Jusqu’en 2023, Kamel Daoud appartenait à cette catégorie rare d’intellectuels dont les prises de position dérangeaient sans déclencher de représailles judiciaires d’ampleur. Sa chronique quotidienne au Quotidien d’Oran, puis ses tribunes dans la presse française, lui avaient valu autant d’ennemis que de lecteurs fidèles. Le virage survient avec la consécration parisienne de Houris, publié chez Gallimard, et les polémiques qui ont suivi sur l’origine du récit.

Des plaintes ont été déposées en Algérie, notamment autour de la question du consentement d’une survivante dont l’histoire aurait inspiré certains passages du roman. À ces actions s’est ajoutée une campagne de presse d’une rare intensité dans les médias proches du régime, où l’écrivain est désormais présenté comme un relais d’intérêts étrangers. La bascule, de l’auteur toléré à l’ennemi désigné, s’est opérée en quelques mois seulement.

Le contexte bilatéral pèse également. Les relations entre Paris et Alger traversent l’une de leurs séquences les plus tendues depuis l’indépendance, sur fond de reconnaissance française de la marocanité du Sahara occidental et de crispations migratoires. Kamel Daoud, titulaire de la nationalité française depuis 2020 et ancré dans le paysage éditorial parisien, se retrouve au croisement de ces tensions diplomatiques.

Ce que révèle le procès d’Oran sur le climat intérieur

Le verdict d’Oran intervient dans une séquence de resserrement plus large. Depuis la fin du Hirak, le mouvement de contestation populaire ouvert en 2019, plusieurs journalistes, avocats et militants ont été poursuivis sur la base de dispositions du code pénal relatives à l’atteinte à l’unité nationale ou à la diffusion de fausses informations. Le secteur éditorial, déjà fragilisé par les difficultés économiques de la presse indépendante, subit les effets d’une autocensure croissante.

Pour les chancelleries européennes, et singulièrement pour Paris, l’affaire Daoud devient un dossier diplomatique à part entière. La condamnation d’un lauréat Goncourt, citoyen français de surcroît, ne peut rester sans réponse politique sans fragiliser davantage le dialogue bilatéral. À l’inverse, une prise de parole trop appuyée risquerait d’être instrumentalisée par Alger comme une ingérence supplémentaire.

Reste la question du devenir littéraire de l’écrivain. Protégé par son exil parisien, Kamel Daoud échappera vraisemblablement à l’exécution matérielle de la peine. Mais la décision du tribunal oranais referme durablement la porte d’une Algérie où il avait choisi, des années durant, de continuer à écrire et à publier. Selon Le Monde Afrique.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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