Cryptoactifs : 205 milliards de dollars circulent en Afrique subsaharienne

Close-up of a Bitcoin coin on a soft, neutral background representing the digital currency concept.Photo : Jonathan Borba / Pexels

Le marché mondial des cryptoactifs franchit un nouveau palier. Avec une capitalisation estimée à 2 500 milliards de dollars, ces instruments numériques, longtemps perçus comme spéculatifs, s’installent durablement dans le paysage financier international. L’Afrique subsaharienne en représente désormais 205 milliards de dollars, soit près de 8 % du total mondial, une part significative pour une région qui ne pèse qu’une fraction du PIB planétaire. La progression témoigne d’une appropriation accélérée par des populations souvent exclues des circuits bancaires classiques.

Une adoption portée par les usages plutôt que par la spéculation

Contrairement aux marchés nord-américain ou asiatique, où la dimension spéculative reste prédominante, l’Afrique subsaharienne se distingue par un usage transactionnel des cryptoactifs. Les transferts de fonds intra-africains, les paiements transfrontaliers et la préservation d’épargne face à la dépréciation monétaire constituent les principaux moteurs d’adoption. Le Nigeria, le Kenya, l’Afrique du Sud et le Ghana figurent parmi les marchés les plus dynamiques, avec des volumes traités de pair-à-pair qui rivalisent avec ceux d’économies bien plus développées.

Cette dynamique répond à une réalité concrète. Les commissions appliquées aux transferts d’argent traditionnels en Afrique subsaharienne demeurent parmi les plus élevées au monde, dépassant fréquemment 8 %. Les stablecoins indexés sur le dollar offrent une alternative jugée plus rapide et moins coûteuse, particulièrement pour les diasporas qui alimentent les économies locales. Reste que cette substitution informelle pose la question du contrôle des flux et de la traçabilité fiscale.

Le défi réglementaire des banques centrales africaines

L’essor des cryptoactifs place les autorités monétaires du continent face à un dilemme. Interdire frontalement, comme l’avait tenté la Banque centrale du Nigeria avant un revirement partiel, n’enraye pas l’usage mais le pousse vers des canaux opaques. Encadrer suppose en revanche des capacités techniques et juridiques que peu d’institutions africaines maîtrisent pleinement. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) observe la situation avec prudence, sans cadre harmonisé pour la zone UEMOA.

Plusieurs juridictions tentent néanmoins de structurer le secteur. L’Afrique du Sud a inscrit les cryptoactifs comme produits financiers en 2022, soumis à la supervision de la Financial Sector Conduct Authority. Le Maroc, après une interdiction de fait depuis 2017, prépare un cadre légal annoncé à plusieurs reprises par Bank Al-Maghrib. La République centrafricaine avait pour sa part adopté le bitcoin comme monnaie légale en avril 2022, avant de revenir partiellement sur cette décision face aux critiques du Fonds monétaire international.

Une concurrence frontale aux monnaies souveraines

La capitalisation de 205 milliards de dollars détenue par les utilisateurs subsahariens dépasse, à titre de comparaison, le PIB de plusieurs économies de la région. Cette masse échappe pour l’essentiel à la fiscalité et à la politique monétaire des États. Pour les gouvernements, l’enjeu dépasse la simple régulation prudentielle. Il touche à la souveraineté monétaire elle-même, à l’heure où les stablecoins libellés en dollars consolident l’extraterritorialité du billet vert dans les économies émergentes.

La réponse institutionnelle prend également la forme de monnaies numériques de banque centrale. Le Nigeria a lancé l’eNaira en octobre 2021, avec des résultats mitigés en termes d’adoption. Le Ghana et l’Afrique du Sud avancent sur leurs propres pilotes. Ces projets visent à offrir une alternative numérique souveraine aux cryptoactifs privés, tout en modernisant les infrastructures de paiement. Leur succès dépendra largement de leur capacité à offrir les avantages des cryptoactifs — instantanéité, faibles coûts, interopérabilité — sans en hériter de la volatilité.

Pour les acteurs économiques africains, le sujet n’est plus marginal. Les plateformes d’échange locales, à l’image de Yellow Card ou de Luno, lèvent des fonds significatifs et structurent des écosystèmes intégrés. Les fintechs traditionnelles intègrent progressivement des fonctionnalités crypto à leurs offres. Cette convergence dessine un paysage financier hybride, où la frontière entre actifs régulés et non régulés se brouille. L’enjeu, pour les régulateurs comme pour les opérateurs, sera de transformer ce marché parallèle en levier de développement plutôt qu’en zone grise. Selon Dakaractu, la question d’un encadrement adapté reste ouverte.

Pour aller plus loin

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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