Burkina Faso : premières saisies de camions de bétail à l’export

Cattle with horns being transported in a rural Nigerian truck along a countryside road.Photo : Frederick Adegoke Snr. / Pexels

Au Burkina Faso, l’interdiction d’exportation de bétail décrétée par les autorités de transition vient de produire ses premiers effets coercitifs. La brigade de contrôle et de répression de la fraude a immobilisé plusieurs camions chargés d’animaux qui s’apprêtaient à franchir les frontières du pays. Sept jours seulement après l’entrée en vigueur de la mesure, ces saisies marquent un tournant dans une filière jusqu’ici largement orientée vers les marchés côtiers de l’Afrique de l’Ouest.

La décision de Ouagadougou vise officiellement à sécuriser l’approvisionnement du marché intérieur et à favoriser la transformation locale de la viande. Mais elle bouleverse un commerce transfrontalier structuré de longue date, où les bouviers burkinabè alimentent en zébus et en petits ruminants les abattoirs ivoiriens, ghanéens et togolais. Les premiers véhicules interceptés roulaient précisément en direction de ces débouchés traditionnels.

Une filière exportatrice prise au dépourvu

Le Burkina Faso figure parmi les principaux fournisseurs de bétail sur pied du golfe de Guinée. L’élevage représente une part déterminante du produit intérieur brut agricole et fait vivre plusieurs millions de personnes dans les régions du Sahel, du Nord et de l’Est. Cette spécialisation pastorale rend la filière particulièrement sensible à toute restriction d’exportation, d’autant que la transformation locale demeure embryonnaire faute d’infrastructures d’abattage industriel suffisantes.

Les commerçants saisis témoignent d’une application abrupte du dispositif. Plusieurs d’entre eux affirment avoir engagé leurs marchandises avant la publication du texte, dans le cadre de contrats déjà conclus avec des acheteurs étrangers. La brigade de répression de la fraude a néanmoins maintenu les immobilisations, signe d’une volonté politique de faire respecter strictement la mesure dès ses premiers jours d’application.

Le poids des dettes bancaires sur les éleveurs

Au-delà de la confiscation des cargaisons, c’est l’ensemble du modèle de financement de la filière qui se trouve fragilisé. Une partie des opérateurs s’endette auprès des banques pour acheter le bétail sur les marchés à bestiaux du pays, puis rembourse une fois la vente effectuée à l’étranger. L’arrêt brutal des flux d’exportation menace la solvabilité de ces commerçants, exposés à des échéances bancaires qu’ils ne pourront honorer sans écouler leurs stocks au prix du marché extérieur.

Les éleveurs partenaires risquent à leur tour de subir un effet domino. Privés de l’avance versée par les exportateurs, ils peinent à entretenir leurs troupeaux pendant la saison sèche, période où les coûts d’alimentation et d’abreuvement augmentent sensiblement. Plusieurs voix professionnelles redoutent une décapitalisation rapide du cheptel, contraire à l’objectif initial de la mesure gouvernementale.

Un pari de souveraineté alimentaire à haut risque

Pour les autorités dirigées par Ibrahim Traoré, l’interdiction s’inscrit dans la doctrine de souveraineté économique défendue depuis le changement de régime de 2022. Le raisonnement officiel consiste à retenir la valeur ajoutée sur le territoire national en y développant les abattoirs, les unités de découpe et les filières de cuir. Cette ambition rejoint celle, plus large, affichée par l’Alliance des États du Sahel, qui prône la transformation locale des matières premières agricoles et minières.

Reste que le passage de la déclaration politique à la mise en œuvre opérationnelle se heurte à la réalité industrielle. Le pays compte peu d’abattoirs aux normes susceptibles d’absorber les volumes habituellement exportés sur pied. Sans capacité d’absorption suffisante, le risque est celui d’une saturation du marché intérieur, d’une chute des prix au producteur et d’une perte sèche pour les éleveurs.

Les opérateurs économiques attendent désormais des éclaircissements sur la durée de la mesure, sur d’éventuelles dérogations négociées avec les pays voisins et sur les dispositifs d’accompagnement bancaire envisagés. La diplomatie commerciale avec Abidjan et Accra, principaux destinataires du bétail burkinabè, pourrait également s’inviter au dossier dans les prochaines semaines. Selon RFI Afrique.

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Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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