La Nakba palestinienne relue à l’aune de la guerre de Gaza

A young girl navigates a muddy path in a Gaza refugee camp, surrounded by makeshift shelters.Photo : Hosny salah / Pexels

La Nakba palestinienne, terme arabe désignant la catastrophe de 1948, ressurgit avec force dans le débat stratégique du Levant. Plus de sept décennies après la proclamation de l’État d’Israël et l’exode forcé de quelque 750 000 Palestiniens, cet événement fondateur structure encore la grammaire politique du Proche-Orient. Pour Al Akhbar, le retour de la guerre à Gaza impose de réexaminer cette matrice originelle, sans laquelle la crise actuelle reste illisible pour les opinions extérieures à la région.

Une dépossession territoriale qui fonde l’identité palestinienne contemporaine

La Nakba ne se réduit pas à un épisode militaire. Elle recouvre un processus combiné d’expulsions, de destructions de villages et de transferts de propriétés qui a redessiné durablement la carte de la Palestine mandataire. Près de 530 localités arabes ont disparu de la géographie officielle entre 1947 et 1949, tandis que les réfugiés s’installaient dans des camps au Liban, en Syrie, en Jordanie et dans la bande de Gaza. Cette dislocation a engendré une diaspora dont le nombre est aujourd’hui estimé à plus de six millions de personnes inscrites auprès de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA).

Le quotidien libanais souligne que cette mémoire n’a rien d’un folklore commémoratif. Elle nourrit une revendication politique concrète, celle du droit au retour, consacré par la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies adoptée en décembre 1948. La transmission intergénérationnelle de ce statut de réfugié constitue, selon la publication, un fait social majeur que les chancelleries occidentales tendent à minorer dans leurs cadrages diplomatiques.

De 1948 à Gaza : une continuité stratégique assumée

Al Akhbar inscrit la séquence ouverte le 7 octobre 2023 dans le prolongement direct de la dynamique enclenchée il y a soixante-seize ans. La destruction massive d’infrastructures civiles à Gaza, les déplacements internes répétés des populations du nord vers le sud de l’enclave, puis vers Rafah, sont analysés comme une reproduction contemporaine des mécanismes de 1948. Le quotidien évoque une seconde Nakba en cours, lecture désormais partagée par plusieurs organisations internationales de défense des droits humains.

La dimension démographique reste centrale dans ce raisonnement. Les 2,3 millions d’habitants de la bande de Gaza, dont une majorité descend de réfugiés expulsés des plaines côtières en 1948, vivent sur un territoire de 365 kilomètres carrés. Cette concentration explique, selon Al Akhbar, pourquoi tout projet de déplacement, même présenté comme humanitaire, est interprété par la partie palestinienne comme la répétition d’un précédent historique. La proposition de transfert vers le Sinaï égyptien, évoquée à plusieurs reprises depuis octobre 2023, a d’ailleurs été fermement rejetée par Le Caire et Amman.

Un enjeu de récit qui dépasse le seul théâtre levantin

Au-delà du terrain militaire, la bataille pour la qualification des événements occupe une place déterminante. Le quotidien libanais insiste sur l’écart croissant entre la perception des opinions arabes, pour lesquelles la continuité entre 1948 et 2024 relève de l’évidence, et le récit dominant dans plusieurs capitales européennes et nord-américaines. Cette dissonance pèse désormais sur la diplomatie multilatérale, comme l’a illustré l’avis consultatif de la Cour internationale de justice de juillet 2024 sur l’occupation des territoires palestiniens.

Pour les capitales arabes, et singulièrement pour Beyrouth, la question dépasse la solidarité de principe. Le Liban abrite près de 480 000 réfugiés palestiniens enregistrés, dont le statut juridique reste précaire. La perspective d’un nouvel afflux ou, à l’inverse, d’un règlement durable conditionne directement l’équilibre intérieur du pays. La même équation se pose pour la Jordanie, dont une part importante de la population est d’origine palestinienne.

Reste que la commémoration annuelle du 15 mai, observée dans l’ensemble du monde arabe, conserve une fonction politique précise : maintenir vivante une revendication que le temps n’a pas effacée. Pour Al Akhbar, comprendre la Nakba n’est pas un détour académique, mais la condition préalable à toute lecture sérieuse du dossier palestinien. Selon Al Akhbar.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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