Cameroun : le remaniement ministériel de Paul Biya se fait attendre

A stunning aerial shot of the Reunification Monument surrounded by greenery in Yaoundé, Cameroon.Photo : K / Pexels

Au Cameroun, le remaniement ministériel promis par Paul Biya après sa réélection du 12 octobre 2025 tarde à se matérialiser. Crédité officiellement de 53,66 % des voix, le chef de l’État avait laissé entendre, dès la fin de l’année 2025, qu’une nouvelle équipe gouvernementale serait rapidement constituée pour engager son septennat. Plusieurs mois plus tard, l’attente se prolonge et installe le pays dans une forme d’expectative politique que les observateurs jugent sans précédent depuis 1992.

Un attentisme inédit au sommet de l’État camerounais

L’absence prolongée d’annonce gouvernementale rompt avec une tradition bien établie à la tête de l’exécutif camerounais. Depuis le début des années 1990, chaque scrutin présidentiel s’était soldé, dans des délais relativement contenus, par la formation d’une équipe ministérielle censée incarner les orientations du nouveau mandat. Cette fois, le silence du palais d’Etoudi se prolonge et nourrit des interprétations contradictoires sur les arbitrages en cours.

Pour une partie de la classe politique, cette temporisation traduirait la complexité d’un dosage entre fidèles historiques du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), figures montantes et représentants des équilibres régionaux. Pour d’autres, elle révèle un pouvoir absorbé par d’autres priorités, à un moment où la situation sécuritaire dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi que la pression économique, exigent pourtant des signaux forts. Reste que l’absence de calendrier officiel rend tout pronostic hasardeux.

Jeunes et femmes : des promesses de campagne en suspens

Durant la campagne présidentielle, Paul Biya avait insisté sur la place qu’il entendait réserver aux jeunes et aux femmes dans la conduite des affaires publiques. Cet engagement, repris à plusieurs reprises dans les discours officiels, était présenté comme l’un des marqueurs du septennat à venir. Or, sans gouvernement remanié, ces orientations restent à l’état de promesse, sans traduction institutionnelle visible.

Dans une administration où l’âge moyen des ministres est régulièrement pointé du doigt, l’enjeu dépasse la communication politique. Le renouvellement annoncé constitue un test crédibilité, en particulier auprès d’une jeunesse urbaine qui représente une part majoritaire de la population et qui s’était mobilisée, parfois bruyamment, lors du dernier scrutin. La lenteur de la décision risque d’éroder le bénéfice politique attendu de ce signal générationnel.

La question du genre n’est pas moins sensible. La représentation féminine au sein du gouvernement sortant demeurait minoritaire, et les organisations de la société civile attendent du prochain attelage qu’il acte une inflexion mesurable. Concrètement, plusieurs réseaux d’influence à Yaoundé poussent en faveur de portefeuilles régaliens confiés à des personnalités féminines, là où elles ont jusqu’ici été cantonnées à des ministères techniques ou sociaux.

Un climat politique sous tension à Yaoundé

Le prolongement de cette attente intervient dans un contexte politique loin d’être apaisé. Le scrutin du 12 octobre 2025 a laissé des traces : l’opposition conteste toujours, sur le fond, les modalités de proclamation des résultats par le Conseil constitutionnel, et la cohésion sociale a été mise à l’épreuve dans plusieurs régions. Dans ce climat, le moindre arbitrage gouvernemental sera scruté comme un indice des intentions présidentielles pour les sept années à venir.

Les partenaires internationaux du Cameroun, qu’il s’agisse de la France, des institutions financières multilatérales ou des bailleurs régionaux, suivent également la séquence avec attention. Plusieurs dossiers structurants, du service de la dette aux négociations sur les matières premières en passant par la coopération sécuritaire dans le bassin du lac Tchad, supposent des interlocuteurs ministériels clairement identifiés. Tant que la nouvelle équipe n’est pas formée, les arbitrages techniques se font à bas bruit, sans portage politique fort.

Dans l’entourage présidentiel, on assure que la décision relève du seul calendrier du chef de l’État, fidèle à une méthode forgée au fil de plus de quatre décennies au pouvoir. Reste que cet attentisme, longtemps perçu comme un instrument de contrôle politique, atteint désormais un seuil où il commence à peser sur la lisibilité de l’action publique. Selon RFI Afrique, cette situation est diversement vécue et interprétée à l’entame d’un septennat dont les contours peinent encore à se dessiner.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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