La vague islamiste redessine le paysage politique du Moyen-Orient

Aerial view of a mosque surrounded by urban buildings in Dubai, showcasing modern architecture.Photo : Itzyphoto / Pexels

La vague islamiste au Moyen-Orient ne relève ni d’un accident ni d’une simple poussée idéologique. Elle traduit, selon la lecture proposée par le quotidien libanais Al Akhbar, une recomposition profonde des rapports de force régionaux, accélérée par l’effondrement de plusieurs régimes nationalistes et par l’épuisement des projets politiques alternatifs. Le phénomène s’observe du Levant au Golfe, avec des intensités variables, mais une trame commune : l’islam politique réinvestit l’espace public là où l’État central a reculé.

Un retour favorisé par le vide politique

Le constat dressé par les analystes cités est celui d’un terrain dégagé. Quatorze années après les soulèvements de 2011, les régimes issus du nationalisme arabe se sont fragilisés, parfois effondrés. La Syrie post-Assad, le Yémen morcelé, la Libye éclatée et l’Irak en quête d’équilibre offrent autant de configurations où les mouvements à référentiel religieux occupent des espaces laissés vacants par l’autorité étatique. Cette dynamique n’est pas inédite, mais son ampleur actuelle marque une rupture avec la décennie précédente, durant laquelle la contre-révolution menée par plusieurs capitales du Golfe avait semblé refermer la parenthèse.

Le quotidien souligne que ce reflux des structures étatiques s’accompagne d’une délégitimation des élites laïques et libérales. Incapables de proposer un récit mobilisateur après l’échec des transitions démocratiques, ces courants ont cédé l’initiative à des organisations mieux implantées localement, dotées de réseaux sociaux, caritatifs et éducatifs anciens. La logistique de proximité, plus que la pureté doctrinale, expliquerait une part importante de la résilience islamiste.

Recompositions idéologiques et fractures internes

La montée islamiste observée aujourd’hui n’est pas monolithique. Elle juxtapose des sensibilités hétérogènes : Frères musulmans en quête de réhabilitation après une décennie de répression, courants salafistes longtemps cantonnés au registre prédicatif, factions armées issues des théâtres syrien et irakien, et formations chiites consolidées par leurs ancrages institutionnels. Cette pluralité est l’une des clés de lecture proposées par Al Akhbar : loin d’une internationale unifiée, le champ islamiste se structure autour de rivalités tactiques et de différends doctrinaux marqués.

La chute du régime syrien en décembre 2024 a accéléré cette redistribution. L’arrivée au pouvoir, à Damas, d’acteurs issus de la nébuleuse djihadiste reconvertis en gestionnaires politiques a légitimé une trajectoire jusque-là considérée comme marginale. Plusieurs capitales arabes, après avoir combattu ces mouvements, négocient désormais avec leurs représentants. Ce retournement nourrit, dans les opinions publiques régionales, une perception de victoire politique de l’islam sunnite organisé, perception que les médias proches du courant amplifient.

Une équation régionale qui inquiète les chancelleries

Pour les capitales du Golfe, l’équation se complique. Riyad et Abou Dhabi, qui avaient investi des moyens considérables dans la marginalisation des Frères musulmans entre 2013 et 2020, doivent composer avec un environnement où la frontière entre islamisme politique et islamisme armé devient à nouveau poreuse. La Turquie et le Qatar, à l’inverse, voient dans cette séquence la confirmation tardive de leurs paris stratégiques. Le Caire, dont la stabilité repose en partie sur une équation sécuritaire stricte, observe ces évolutions avec une vigilance accrue.

Le facteur palestinien joue également un rôle structurant. La guerre menée à Gaza depuis octobre 2023 a réactivé un imaginaire de résistance que les acteurs islamistes captent plus efficacement que les régimes en place, jugés passifs ou complices. Cette captation symbolique se traduit par un regain d’adhésion dans les milieux populaires, urbains comme ruraux, et par une difficulté croissante des États arabes à maintenir un récit nationaliste crédible.

Reste la question économique. Les organisations islamistes contemporaines ont compris que la longévité politique se joue autant dans la gestion des services publics que dans le discours. Là où elles accèdent au pouvoir ou à ses marges, leur capacité à gouverner sera testée par la pression budgétaire, la dépendance énergétique et l’attente sociale. Concrètement, c’est sur ce terrain prosaïque, et non sur celui de la doctrine, que se jouera la pérennité de la séquence en cours. Selon Al Akhbar, la véritable inconnue n’est plus l’avancée du courant islamiste, mais la nature du compromis qu’il acceptera avec l’État moderne.

Pour aller plus loin

Gaza : Le Caire redoute un effondrement de la trêve avec Israël · Gaza : 177 enfants palestiniens tués depuis la trêve, selon Al Akhbar · Sud-Liban : la pratique des doubles frappes israéliennes documentée

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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