CMA CGM mise en cause après la mort de journalistes à Gaza

Close-up of CMA CGM Sorbonne cargo ship loaded with colorful containers in Cuxhaven, Germany.Photo : Georg Wietschorke / Pexels

L’affaire éclate dans un climat déjà tendu autour du traitement médiatique français de la guerre à Gaza. Le quotidien libanais Al Akhbar met en cause CMA CGM, géant du transport maritime contrôlé par la famille Saadé, après la diffusion sur BFM TV d’un débat jugé complaisant à l’égard de l’élimination ciblée de journalistes palestiniens par l’armée israélienne. Le groupe marseillais, devenu actionnaire de la chaîne d’information en continu, voit ainsi sa responsabilité éditoriale directement interpellée.

Une polémique née d’un plateau télévisé

Selon le récit publié par la presse libanaise, l’antenne de BFM TV a ouvert son antenne à des intervenants ayant relayé sans contradiction les arguments israéliens visant à justifier la mort de reporters palestiniens, parmi lesquels le correspondant d’Al Jazeera Anas al-Sharif, tué dans une frappe à Gaza. Le ton du débat et l’absence de mise en perspective des faits sont au cœur de la controverse. Pour les détracteurs de la chaîne, ce traitement éditorial transforme un acte qualifié par plusieurs ONG de violation du droit international humanitaire en simple sujet de discussion contradictoire.

Le Comité pour la protection des journalistes et Reporters sans frontières recensent depuis octobre 2023 des dizaines de journalistes tués à Gaza, faisant de ce conflit l’un des plus meurtriers pour la profession dans l’histoire récente. La diffusion d’un argumentaire visant à légitimer ces frappes heurte une partie de la profession et des publics arabes, particulièrement attentifs au cadrage français de la guerre.

CMA CGM, armateur devenu acteur médiatique

L’entrée de CMA CGM dans le capital des médias français ne date pas d’hier. Le groupe dirigé par Rodolphe Saadé a successivement pris le contrôle de La Provence, de La Tribune, puis du pôle audiovisuel BFM-RMC racheté à Altice en 2024. Cette diversification, présentée par la direction comme un investissement industriel de long terme, place désormais l’armateur dans la même catégorie que Bolloré, Niel, Arnault ou Kretinsky parmi les grands actionnaires privés du paysage médiatique hexagonal.

L’opérateur, troisième armateur mondial en capacité de transport conteneurisé, dispose d’un ancrage commercial profond dans le monde arabe, notamment au Liban d’où la famille Saadé est originaire, ainsi qu’en Égypte, au Maroc et dans les ports du Golfe. Cette implantation rend la polémique d’autant plus sensible que la clientèle régionale du groupe se montre attentive aux prises de position éditoriales de ses filiales françaises. Reste que la direction de BFM TV revendique traditionnellement une stricte séparation entre actionnariat et ligne rédactionnelle.

Un risque réputationnel à dimension géopolitique

La controverse soulevée par Al Akhbar dépasse le cadre d’un simple débat déontologique français. Elle s’inscrit dans une bataille narrative plus large, où chaque séquence télévisuelle européenne est scrutée, traduite et commentée par les rédactions arabes et les réseaux sociaux du Levant. Des appels au boycott commercial du transporteur ont déjà émergé dans des conflits antérieurs touchant des entreprises françaises au Moyen-Orient, et la sensibilité du dossier journalistes tués à Gaza accentue la portée potentielle de telles campagnes.

Pour les analystes du secteur, l’affaire illustre la difficulté nouvelle des conglomérats français à concilier expansion médiatique domestique et exposition diplomatique à l’international. CMA CGM, dont une partie significative du chiffre d’affaires dépend des routes méditerranéennes et de la stabilité des escales arabes, doit composer avec un environnement où la perception politique de ses médias rejaillit directement sur sa marque maritime. La frontière entre stratégie d’influence et risque réputationnel devient ténue.

À ce stade, ni la direction de CMA CGM ni celle de BFM TV n’ont publiquement répondu aux accusations formulées par la presse libanaise. Les organisations professionnelles françaises, traditionnellement promptes à défendre la pluralité des opinions sur les plateaux d’information, n’ont pas non plus pris position sur la séquence incriminée. Selon Al Akhbar, la question de la responsabilité morale de l’armateur dans la couverture des assassinats de journalistes palestiniens reste entière.

Pour aller plus loin

Liban : six morts dans de nouvelles frappes israéliennes malgré la trêve · Mojtaba Khamenei blessé : le nouveau guide iranien affaibli · Téhéran affirme conserver l’essentiel de son arsenal balistique

Actualité africaine

About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

Be the first to comment on "CMA CGM mise en cause après la mort de journalistes à Gaza"

Laisser un commentaire