Riyad recompose discrètement son influence au Liban en nouant un partenariat étroit avec Nabih Berri, président de la Chambre depuis 1992 et chef du mouvement Amal. Selon les informations rapportées par la presse libanaise, l’Arabie saoudite considère désormais la réactivation de la troïka — l’attelage informel entre la présidence de la République, la présidence du Conseil et la présidence du Parlement — comme la condition incontournable de tout compromis politique de fond, qu’il s’agisse de la gestion de l’État ou des négociations en cours avec Israël.
Un repositionnement saoudien qui passe par Aïn el-Tiné
L’évolution est notable. Pendant près d’une décennie, Riyad avait pris ses distances avec la classe dirigeante libanaise, jugée trop perméable à l’influence du Hezbollah et, par extension, à celle de Téhéran. Le rapprochement avec le président de la Chambre, allié historique du parti chiite armé, traduit un calcul plus pragmatique : pour peser sur les arbitrages internes, le royaume choisit de dialoguer avec l’acteur capable de parler simultanément à toutes les composantes communautaires et au courant pro-iranien.
Cette inflexion s’inscrit dans un contexte régional bouleversé par la guerre de Gaza, l’affaiblissement militaire du Hezbollah à la suite des frappes israéliennes de l’automne 2024 et la recomposition du pouvoir à Damas. Riyad cherche à occuper l’espace laissé vacant par le recul iranien, sans pour autant pousser le Liban vers une confrontation interne dont les répercussions seraient incontrôlables.
La troïka, matrice oubliée du compromis libanais
Hérité de l’accord de Taëf de 1989, le triangle exécutif réunit, dans la pratique, le président maronite, le Premier ministre sunnite et le président de la Chambre chiite. Ce mécanisme informel a longtemps servi d’amortisseur aux crises, avant d’être progressivement délégitimé par les présidences successives et la vacance institutionnelle qui a paralysé le pays entre 2022 et 2024. Sa réhabilitation, si elle se confirmait, marquerait un retour explicite à la logique consociative voulue par Taëf.
Pour les diplomates saoudiens, l’enjeu dépasse la mécanique constitutionnelle. Aucun dossier sensible — réforme du secteur bancaire, application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité, démarcation de la frontière sud, désarmement progressif des milices — ne peut prospérer si l’un des trois sommets de l’État verrouille le processus. En s’adossant à Nabih Berri, Riyad s’assure d’un canal direct vers la composante chiite, sans devoir traiter frontalement avec le Hezbollah.
Négociations avec Israël : le verrou parlementaire
L’autre dimension du dossier concerne les pourparlers indirects engagés sous médiation américaine avec l’État hébreu. Le président de la Chambre est traditionnellement le mandataire libanais de ces discussions, comme il l’avait été pour la délimitation de la frontière maritime conclue en octobre 2022. En érigeant la troïka en préalable, Riyad signale qu’aucune avancée diplomatique ne pourra être validée sans coordination étroite entre les trois présidences, écartant les tentations de cavalier seul.
Ce positionnement sert également les intérêts de Berri lui-même, dont la longévité politique repose sur sa capacité à se rendre indispensable comme intermédiaire. À 87 ans, le leader d’Amal voit dans le partenariat saoudien une consécration tardive et un contrepoids à l’érosion de son allié Hezbollah, sans pour autant rompre avec ce dernier.
Un test pour la nouvelle architecture du pouvoir
Reste que la formule comporte ses fragilités. Le président Joseph Aoun, élu en janvier 2025 après plus de deux ans de vacance, et le Premier ministre Nawaf Salam entendent préserver leurs prérogatives propres et redoutent une institutionnalisation qui rognerait leurs marges de manœuvre. Les chancelleries occidentales, attachées à la responsabilisation directe du gouvernement sur les réformes exigées par le Fonds monétaire international, observent l’évolution avec circonspection.
Le pari saoudien sera mesuré à l’aune des prochaines échéances : adoption du budget, nominations sécuritaires sensibles et progression des discussions frontalières. Si la troïka redevient le centre nerveux de l’arbitrage, Riyad aura réussi à réinscrire son influence dans la durée à Beyrouth, par le canal d’un acteur que beaucoup pensaient en bout de course. Selon Al Akhbar.
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