Cryptomonnaies : les banques centrales africaines durcissent le ton

Close-up of a shiny Bitcoin coin on a black background, symbolizing digital currency and investment.Photo : Daniel Dan / Pexels

Les banques centrales africaines avancent désormais sur une ligne de crête. D’un côté, l’adoption populaire des stablecoins, ces actifs numériques adossés au dollar, ne cesse de progresser sur le continent, portée par la promesse de transferts bon marché et d’un accès élargi aux services financiers. De l’autre, les autorités monétaires redoutent une érosion silencieuse de leur souveraineté et multiplient les initiatives autour des monnaies numériques de banque centrale (MNBC). Ce double mouvement dessine un paradoxe réglementaire dont l’issue conditionnera la trajectoire de l’économie numérique africaine, attendue au-delà de 700 milliards de dollars à l’horizon 2050.

Stablecoins : la crainte d’une dollarisation rampante

La diffusion des actifs virtuels indexés sur le billet vert inquiète au plus haut point les gouverneurs africains. Plusieurs risques sont identifiés, au premier rang desquels une dollarisation déguisée des économies, susceptible de vider de leur substance les politiques monétaires nationales. S’y ajoutent la fuite des capitaux, l’évasion fiscale et l’affaiblissement des leviers traditionnels de contrôle des taux d’intérêt.

Cette grille de lecture explique la fermeté affichée à l’égard des stablecoins libellés en dollar, alors même que de nombreux États planchent sur des cadres juridiques destinés à formaliser le secteur des actifs numériques. Les promoteurs de la cryptofinance, eux, mettent en avant la fluidité des paiements transfrontaliers et l’inclusion bancaire de millions d’Africains exclus du système classique. Ce hiatus entre acteurs privés et régulateurs pourrait peser sur les flux d’investissement, plusieurs entreprises du secteur s’inquiétant d’un environnement perçu comme hostile.

Le Rwanda teste l’e-Franc, un laboratoire scruté

Le sujet a animé une table ronde à huis clos lors du Forum sur les technologies financières inclusives, organisé le mois dernier au Rwanda. La gouverneure de la Banque nationale du Rwanda, Soraya Hakuziyaremye, y a rappelé sans détour que le pays ne reconnaît, à ce stade, aucune monnaie ayant cours légal parmi les actifs virtuels en circulation. Une mise au point qui intervient alors même que Kigali expérimente sa propre monnaie numérique de banque centrale, baptisée e-Franc.

Le projet pilote associe les équipes de la banque centrale, un cercle restreint d’établissements bancaires et plusieurs chaînes de supermarchés. Objectif affiché : mesurer la capacité d’une monnaie numérique souveraine à corriger les angles morts du système de paiement national et à élargir l’accès aux services financiers. « Nous voulions d’abord déterminer si une monnaie numérique de banque centrale permettrait de résoudre les problèmes que nous constations au niveau des systèmes de paiement nationaux et de leur accessibilité financière », a expliqué la gouverneure.

L’institution rwandaise a délibérément cantonné ses travaux à une phase de validation de principe. Sont passés au crible le taux d’adoption, les fonctionnalités hors ligne — déterminantes dans les zones à faible connectivité — ainsi que les risques liés à la protection des données et à la cybersécurité. Aucun déploiement à grande échelle n’est envisagé tant que ces verrous n’auront pas été levés.

Nigeria, Ghana, Afrique du Sud : la course aux MNBC s’intensifie

Le Rwanda n’avance pas seul. Le Nigeria, qui a lancé l’eNaira dès 2021, le Ghana avec son projet e-Cedi et l’Afrique du Sud avec le programme Khokha figurent parmi les économies les plus engagées dans cette voie. Toutes partagent un même constat : sans alternative publique crédible, les stablecoins privés risquent de s’imposer par défaut comme rails de paiement, en particulier pour la diaspora et les échanges intra-africains.

Reste que la généralisation des MNBC ne va pas de soi. L’expérience nigériane illustre les difficultés d’adoption lorsque l’offre publique peine à rivaliser, en ergonomie et en cas d’usage, avec les solutions privées déjà installées. Le succès des MNBC se jouera autant sur la technologie que sur l’écosystème commercial bâti autour, des marchands acceptant le paiement aux passerelles avec les systèmes mobiles existants.

À court terme, les banques centrales africaines semblent décidées à occuper le terrain réglementaire avant que les usages ne se figent. La conciliation entre innovation, inclusion et stabilité financière apparaît comme l’un des chantiers monétaires majeurs de la décennie sur le continent. Selon Africtelegraph, ce repositionnement stratégique pourrait redessiner durablement l’architecture financière africaine.

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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