UEMOA : Seydou Bocoum pointe l’incapacité stratégique des États

Detailed facade view of Bank Al-Maghrib showcasing Arabic architecture in Morocco's urban landscape.Photo : oussama laabidate / Pexels

Le débat sur la souveraineté monétaire au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) prend un tour inattendu sous la plume de Seydou Bocoum. L’économiste hétérodoxe sénégalais conteste l’idée selon laquelle la tutelle française expliquerait à elle seule les difficultés structurelles de la zone franc. Pour lui, le véritable nœud du problème se situe à l’intérieur même des appareils d’État ouest-africains, dans une carence durable de pensée stratégique. Cette lecture rompt avec la grille panafricaniste dominante qui, depuis plusieurs années, fait de Paris le principal responsable des blocages économiques régionaux.

Un héritage institutionnel qui produit toujours ses effets

Bocoum part d’un constat : le système monétaire et financier hérité de la colonisation continue de structurer les économies de la zone franc. Garantie de convertibilité, parité fixe avec l’euro, centralisation des réserves de change, autant de mécanismes installés à l’indépendance et reconduits sans rupture majeure. L’économiste reconnaît que ce dispositif a longtemps offert une stabilité macroéconomique enviable dans une région marquée par les turbulences. Mais cette stabilité s’est payée d’une dépendance technique et politique, faute d’alternative bâtie en interne.

Les huit pays de l’UEMOA, qui regroupent près de 130 millions d’habitants autour du franc CFA, n’ont pas su transformer ce cadre en levier de transformation productive. Les taux d’inflation maîtrisés et les ratios d’endettement contenus n’ont pas suffi à enclencher une industrialisation comparable à celle observée en Asie du Sud-Est sur la même période. Le diagnostic de Bocoum porte donc moins sur la nature du système que sur ce que les élites africaines en ont fait, ou n’en ont pas fait.

L’incapacité stratégique au cœur du diagnostic

L’économiste insiste sur une notion qu’il juge centrale : l’incapacité stratégique. Derrière cette formule, il vise l’absence de doctrine économique propre, la faiblesse des administrations en matière de planification industrielle, l’érosion des compétences techniques dans les ministères des Finances et les banques centrales. Là où la critique de la France relève d’un discours politique facile à mobiliser, la reconstruction d’un appareil d’État capable de penser sa monnaie et son insertion internationale relève d’un travail de longue haleine, peu visible et peu rentable électoralement.

Bocoum souligne par ailleurs un paradoxe. Les dirigeants qui dénoncent le plus vivement le franc CFA sont rarement ceux qui investissent dans la formation d’économistes, le renforcement des bureaux d’études publics ou la production de statistiques fiables. Sans cet outillage, toute alternative monétaire reste un slogan. La création annoncée de l’eco, monnaie commune censée succéder au franc CFA dans la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), illustre cette difficulté : les critères de convergence ne sont toujours pas tenus par la majorité des États membres.

Repenser la souveraineté au-delà du symbole

Pour l’économiste hétérodoxe, la souveraineté monétaire ne se décrète pas par une simple sortie du franc CFA. Elle suppose des fondamentaux : une base productive diversifiée, des recettes fiscales solides, une capacité d’émission de dette en monnaie locale absorbable par un marché intérieur, des réserves de change adossées à des exportations compétitives. Or, les économies de l’UEMOA restent largement dépendantes des matières premières et des transferts de la diaspora, avec une faible transformation locale.

Bocoum plaide pour une approche pragmatique qui combine renforcement institutionnel, politique industrielle ciblée et coopération régionale effective. Il appelle à sortir du face-à-face stérile avec l’ancienne puissance coloniale pour engager un travail moins spectaculaire mais plus efficace : reconstruire les capacités d’analyse, d’arbitrage et d’exécution des États. Une telle réorientation supposerait aussi de revoir le rapport au secteur privé national, souvent marginalisé dans les commandes publiques au profit d’opérateurs étrangers mieux outillés.

Reste une question politique. Le récit de la responsabilité française demeure puissant parce qu’il offre une cause externe, mobilisatrice, et économise le coût d’un examen interne. En proposant de retourner le miroir vers les capitales ouest-africaines, Seydou Bocoum prend le contrepied d’une partie du débat public régional, au risque d’être lu comme un défenseur du statu quo. Sa thèse a pourtant le mérite de remettre la stratégie, et non l’incantation, au centre de la discussion. Selon PressAfrik.

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Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

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