Deraa : soupçons d’achats de terres syriennes par Israël

Group of kids playing on dirty wet ground in rural area with green trees in poor refugee camp in countrysidePhoto : Ahmed akacha / Pexels

Une interrogation circule depuis plusieurs semaines dans le sud de la Syrie : Israël chercherait-il à acquérir, directement ou par intermédiaires, des terres agricoles appartenant à des habitants de la province de Deraa ? La question, soulevée par le quotidien libanais Al Akhbar, dépasse la simple rumeur foncière. Elle touche à la profondeur de la pénétration israélienne dans une zone frontalière déstabilisée depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024 et l’effondrement de l’accord de désengagement de 1974.

Deraa, nouvelle zone grise aux portes du Golan occupé

Située à quelques kilomètres de la ligne de cessez-le-feu du plateau du Golan, Deraa constitue un verrou stratégique entre Damas, Amman et les territoires occupés depuis 1967. Depuis l’avancée de l’armée israélienne au-delà de la ligne Alpha, à la faveur du vide sécuritaire syrien, plusieurs villages de la province se retrouvent dans une situation hybride : sous souveraineté nominale syrienne, mais soumis à des incursions répétées et à des opérations de contrôle de terrain par Tsahal.

C’est dans ce contexte que des informations rapportées par des sources locales font état de démarches visant à racheter des parcelles à des propriétaires syriens. Selon les éléments recueillis par Al Akhbar, des intermédiaires, parfois présentés comme des hommes d’affaires de nationalités tierces, approcheraient des familles fragilisées par la guerre et l’effondrement économique pour leur proposer des sommes en devises fortes, supérieures aux prix du marché local.

Une stratégie d’expansion par le foncier

L’hypothèse d’achats fonciers téléguidés par l’État hébreu n’est pas inédite dans l’histoire régionale. Elle renvoie à des pratiques documentées dans le Golan syrien occupé, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, où le foncier est historiquement un levier de consolidation territoriale. Appliquée à Deraa, une telle approche aurait une portée doublement stratégique : créer une profondeur de sécurité au-delà de la ligne de 1974 et ancrer une présence civile susceptible de légitimer, à terme, un contrôle militaire prolongé.

Plusieurs notables locaux, cités par la presse arabe, ont publiquement mis en garde contre toute transaction de ce type. Des conseils tribaux du Hauran ont rappelé que la vente de terres à des acquéreurs israéliens, directs ou indirects, demeurait passible de sanctions au regard du droit syrien, qui prohibe explicitement la cession de biens immobiliers à des ressortissants de l’État hébreu. Reste que l’effectivité de cette législation, dans une province où l’autorité centrale s’est largement effacée, fait débat.

Pression économique et vulnérabilité des propriétaires

La conjoncture joue en faveur des éventuels acquéreurs. La livre syrienne s’est effondrée, les revenus agricoles se sont contractés, et de nombreuses familles de Deraa, déplacées à plusieurs reprises depuis 2011, peinent à conserver leurs titres de propriété. Dans certains villages situés dans la bande tampon élargie par Israël après décembre 2024, l’accès même aux parcelles est devenu aléatoire en raison des restrictions imposées par les forces israéliennes.

Cette vulnérabilité économique se conjugue à un vide institutionnel. Les nouvelles autorités issues de la transition post-Assad n’ont pas encore déployé d’administration cadastrale fiable dans le sud, et les conflits de propriété se multiplient. Des activistes locaux affirment que des documents de vente auraient été établis hors de Syrie, dans des juridictions tierces, afin de contourner l’interdiction législative et de masquer l’identité réelle des bénéficiaires finaux.

Un dossier sensible pour la transition syrienne

Pour les autorités de Damas, le sujet est politiquement explosif. Reconnaître l’ampleur du phénomène reviendrait à admettre une perte de souveraineté supplémentaire après les frappes israéliennes répétées sur les infrastructures militaires héritées de l’ancien régime. Le minimiser exposerait le pouvoir de transition à une mise en cause par l’opposition tribale et religieuse du Sud, qui a historiquement nourri la contestation contre Damas.

Sur le plan régional, le dossier intéresse Amman, qui surveille toute évolution susceptible de modifier la profondeur stratégique le long de sa frontière nord, ainsi que les capitales du Golfe engagées dans la reconstruction syrienne. La question des terres de Deraa cristallise ainsi un enjeu plus large : celui de la capacité de la nouvelle Syrie à préserver l’intégrité de son territoire face à un voisin israélien désormais installé bien au-delà des lignes héritées de la guerre de 1973. Selon Al Akhbar, les inquiétudes des habitants du Hauran ne cessent de croître à mesure que les sollicitations se multiplient.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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