Bassirou Diomaye Faye recentre la gouvernance et brise les logiques de camp

A group of people walking down a sunny street in Pikine, Dakar, Senegal, showcasing urban life.Photo : Amaury Michaux / Pexels

Au Sénégal, l’intervention télévisée du président Bassirou Diomaye Faye sur la RTS marque une inflexion notable dans la séquence politique ouverte depuis l’alternance de mars 2024. L’exercice, attendu autant par la classe politique que par les milieux économiques, a permis au chef de l’État de reprendre la main sur la narration publique et de clarifier la hiérarchie des priorités gouvernementales. Pour l’analyste Babou Biram Faye, dont la tribune éclaire la portée de cette sortie, l’enjeu dépasse la communication : il s’agit d’un recentrage assumé de la fonction présidentielle.

Un recadrage présidentiel face aux logiques de camp

L’un des messages structurants de l’entretien tient dans la volonté affichée de dépasser les fractures internes à la coalition au pouvoir. Depuis l’élection présidentielle, les tensions perceptibles entre les sensibilités du Pastef et les cercles présidentiels ont nourri une lecture binaire du pouvoir, opposant supposément deux camps. En reprenant la parole sur le service public, Bassirou Diomaye Faye s’efforce de désamorcer cette grille d’analyse en réaffirmant l’unité de la décision exécutive et la primauté du chef de l’État sur la conduite des affaires.

Cette posture relève d’un calcul institutionnel. Dans le système sénégalais, la Constitution confère au président des pouvoirs étendus, mais l’autorité réelle se construit aussi dans l’arène médiatique et symbolique. En refusant d’épouser les antagonismes internes, le successeur de Macky Sall cherche à se hisser au-dessus des rivalités de coalition pour incarner une figure d’arbitre. Le procédé n’est pas inédit en Afrique de l’Ouest, mais il prend ici une coloration particulière compte tenu de la jeunesse du régime et de la robustesse militante du Pastef.

Une vision recentrée sur la souveraineté économique

Sur le fond, l’intervention présidentielle a remis au premier plan les chantiers stratégiques portés depuis la prise de fonctions : renégociation de certains contrats miniers et pétroliers, rationalisation des dépenses publiques, refonte de la politique fiscale, sécurisation de la dette. Autant de dossiers qui engagent la crédibilité du Sénégal auprès des bailleurs internationaux et des partenaires privés. La référence implicite au programme de redressement budgétaire actuellement en discussion avec le Fonds monétaire international (FMI) traverse l’ensemble du propos.

Le chef de l’État a également insisté sur la lutte contre la cherté de la vie, sujet politiquement explosif dans un pays où l’inflation alimentaire continue de grever le pouvoir d’achat des ménages. Concrètement, les mesures évoquées s’inscrivent dans la continuité des baisses ciblées annoncées au cours des derniers mois sur certains produits de grande consommation. Reste que l’effet réel de ces ajustements demeure suspendu à la trajectoire des cours mondiaux et à la capacité de l’État à soutenir l’offre intérieure.

Déconstruire les oppositions binaires

L’autre dimension du discours présidentiel tient à un travail de déconstruction des oppositions héritées de la campagne et des premiers mois d’exercice. En refusant la dichotomie entre une ligne supposément orthodoxe et une ligne pragmatique, Bassirou Diomaye Faye signale qu’il entend trancher lui-même les arbitrages, sans déléguer la définition du cap. Par ailleurs, cette clarification vise à rassurer les investisseurs étrangers, parfois déstabilisés par les signaux contradictoires émis depuis Dakar sur la question des contrats extractifs et des partenariats stratégiques.

Sur le terrain diplomatique, le président sénégalais a également pris soin de réaffirmer la place du Sénégal dans l’espace ouest-africain, à l’heure où la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) traverse une crise de légitimité née du retrait des États du Sahel. Dakar, qui se veut médiateur, doit composer avec des équilibres délicats entre Abuja, Bamako, Ouagadougou et Niamey. La posture de neutralité active assumée à la RTS s’inscrit dans cette diplomatie de la nuance.

Au terme de cet exercice, la séquence ouvre une nouvelle phase pour le pouvoir sénégalais : celle d’une présidence qui revendique la maîtrise du tempo et la centralité de la décision. Les prochaines semaines diront si ce recentrage produit les effets escomptés sur la cohésion gouvernementale et sur la confiance des marchés. Selon PressAfrik.

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About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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