La dette publique du Sénégal est devenue, en l’espace d’un an, le principal point de friction entre le gouvernement d’Ousmane Sonko et les institutions de Bretton Woods. Lundi 11 mai, des économistes venus d’Afrique et d’Asie ont entamé à Dakar des travaux destinés à esquisser des pistes de sortie de crise. Ce premier rendez-vous précède une conférence de plus large ampleur, à laquelle le chef du gouvernement doit prendre part ce mardi. L’enjeu affiché est clair : opposer une expertise hétérodoxe aux recettes orthodoxes promues par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
Une dette publique au cœur du bras de fer avec le FMI
Depuis la révision à la hausse du stock de dette héritée de l’ancienne administration, la soutenabilité des finances publiques sénégalaises alimente un débat tendu. Les chiffres officiels ont été corrigés, suscitant le gel de plusieurs décaissements du programme conclu avec le FMI. Dakar se retrouve dans une position inconfortable : honorer ses engagements extérieurs tout en finançant les promesses sociales du Pastef, le parti au pouvoir.
Le forum convoqué cette semaine traduit une orientation politique assumée. Plutôt que de souscrire aux ajustements budgétaires habituellement réclamés par les créanciers, l’exécutif cherche à construire un argumentaire technique et académique en faveur d’options alternatives. Restructuration ordonnée, allongement des maturités, mobilisation accrue des ressources intérieures : autant de pistes que les participants devraient examiner. La présence d’économistes asiatiques, issus de pays ayant eux-mêmes traversé des chocs de balance des paiements, vise à enrichir une réflexion encore largement dominée par les paradigmes occidentaux.
Un message politique adressé aux bailleurs
Le choix du calendrier n’est pas anodin. En réunissant des voix critiques de l’austérité quelques semaines après la suspension de fait des discussions avec le FMI, Ousmane Sonko adresse un signal aux partenaires financiers. Le Premier ministre, figure centrale du basculement politique opéré en 2024, a fait de la souveraineté économique l’un des marqueurs de son action. Sa participation directe à la conférence donne au rendez-vous une portée qui dépasse le simple séminaire académique.
Pour les organisateurs, l’objectif consiste à démontrer qu’il existe une marge de manœuvre en dehors des programmes classiques. Cette posture rejoint un mouvement plus large observé sur le continent, où plusieurs gouvernements remettent en cause la conditionnalité attachée aux financements multilatéraux. Du Ghana à la Zambie, en passant par l’Éthiopie, les expériences récentes de restructuration ont nourri une littérature dont Dakar entend tirer parti. Reste que le Sénégal, contrairement à ces voisins, n’est pas formellement en défaut et conserve donc un accès, certes étroit, aux marchés régionaux.
Quelles alternatives crédibles à l’austérité ?
Sur le fond, les alternatives évoquées par les économistes mobilisés s’articulent autour de plusieurs axes. Le premier concerne la fiscalité : élargir l’assiette, lutter contre les flux financiers illicites et renégocier certains contrats extractifs, notamment dans les hydrocarbures dont la production a démarré en 2024. Le deuxième touche à l’architecture de la dette elle-même, avec l’idée de privilégier des instruments libellés en monnaie locale ou indexés sur les recettes futures. Le troisième renvoie à la coordination régionale, dans le cadre de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).
Ces propositions ne sont pas sans contradictions. La fermeté affichée à l’égard du FMI peut peser sur la prime de risque exigée par les investisseurs, alors même que le Trésor sénégalais reste tributaire de levées régulières sur le marché des titres publics. Par ailleurs, toute renégociation passera nécessairement par un dialogue avec les détenteurs d’eurobonds, dont les intérêts diffèrent de ceux des créanciers bilatéraux. Concrètement, la marge politique du gouvernement dépendra de sa capacité à articuler discours souverainiste et signaux de crédibilité financière.
Au-delà des annonces, la séquence ouverte cette semaine à Dakar sera scrutée par les capitales de la sous-région et par les agences de notation. Elle pourrait préfigurer un nouveau cycle de négociations avec les bailleurs, ou au contraire prolonger un face-à-face dont le coût budgétaire augmente chaque trimestre. Selon RFI Afrique, les conclusions du forum seront présentées au gouvernement à l’issue des travaux.
Pour aller plus loin
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