La question des harkis ressurgit au cœur d’un différend franco-algérien que rien ne semble pouvoir apaiser durablement. La récente loi adoptée par Alger, qui érige en crime la colonisation française et ses conséquences, comporte des dispositions visant explicitement les supplétifs musulmans engagés aux côtés de l’armée française pendant la guerre d’indépendance. Pour l’historienne Fatima Besnaci-Lancou, citée par Le Monde Afrique, ce texte enfonce un peu plus une population déjà marginalisée des deux côtés de la Méditerranée. La qualification de « traîtres » réactive un stigmate transmis sur trois générations.
Une loi mémorielle algérienne aux effets discriminatoires
Le texte voté à Alger entend graver dans le marbre juridique la condamnation de la période coloniale, de 1830 à 1962. Au-delà de la portée diplomatique du geste, c’est sa déclinaison interne qui inquiète les défenseurs des harkis. En assimilant l’engagement des supplétifs à une forme de collaboration criminelle, la législation ferme un peu plus la porte à tout retour, même symbolique, des descendants vers le pays d’origine de leurs aïeux. Les visites familiales, déjà entravées, deviennent juridiquement périlleuses.
Cette inflexion s’inscrit dans une séquence de raidissement. Depuis l’été 2024 et la reconnaissance par Paris du plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, les relations entre les deux capitales se sont sévèrement détériorées. Rappel d’ambassadeur, restrictions consulaires, polémiques répétées : le terrain mémoriel sert désormais de variable d’ajustement à un contentieux plus large, où l’histoire devient l’arme d’une diplomatie d’attrition.
Une communauté harkie toujours en quête de reconnaissance
Du côté français, la trajectoire des harkis demeure marquée par un long déni. Désarmés en 1962, abandonnés sur place pour beaucoup, massacrés par milliers après le cessez-le-feu, les survivants transférés en métropole furent parqués dans des camps de transit puis des hameaux de forestage. Bias, Rivesaltes, Saint-Maurice-l’Ardoise : ces toponymes restent associés à des décennies d’assignation à résidence sociale. La loi du 23 février 2022 a reconnu la responsabilité de l’État dans cet abandon et prévu une réparation financière, jugée tardive et insuffisante par les principales associations.
L’historienne rappelle que cette population, estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes en incluant les descendants, se trouve aujourd’hui dans une position singulière. Niée comme française à part entière par une partie de la mémoire nationale, désignée comme traîtresse par l’État algérien, elle subit une double exclusion. Le durcissement législatif d’Alger vient solidifier cette muraille symbolique au moment précis où Paris tentait, par petites touches, de réintégrer cette histoire dans le récit républicain.
Un contentieux mémoriel devenu levier diplomatique
L’instrumentalisation politique de la mémoire n’est pas nouvelle dans la relation franco-algérienne. Le rapport remis en janvier 2021 par l’historien Benjamin Stora avait esquissé une méthode de travail commune, articulée autour de gestes croisés. Quatre ans plus tard, cette dynamique paraît à l’arrêt. La commission mixte d’historiens, installée en 2022, peine à produire des avancées concrètes, et chaque crise diplomatique fragilise un peu plus le dispositif.
Pour les harkis et leurs descendants, l’addition est lourde. Coincés entre une France qui n’a accordé qu’une reconnaissance partielle et une Algérie qui criminalise leur histoire familiale, ils restent les laissés-pour-compte d’une réconciliation impossible. La tribune publiée par Le Monde insiste sur l’urgence d’extraire ce dossier du champ purement diplomatique pour le traiter comme une question de droits humains et de dignité.
Reste que la trajectoire actuelle laisse peu d’espoir d’apaisement à court terme. Les élections présidentielles algériennes de septembre 2024 ont confirmé la centralité du discours anticolonial dans la légitimation du pouvoir en place. À Paris, les alternances politiques successives ont montré que le dossier harki dépend largement de la volonté de l’exécutif. Tant que la mémoire restera un terrain d’affrontement plutôt qu’un chantier partagé, les supplétifs de 1962 et leurs descendants continueront de payer le prix d’une histoire que personne ne veut véritablement refermer. Selon Le Monde Afrique.
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