L’économie numérique kényane compte désormais ses propres tchatteurs d’OnlyFans, travailleurs invisibles chargés de tenir conversation aux abonnés de la plateforme américaine à la place des créatrices de contenus. À Nairobi et dans plusieurs villes secondaires du pays, des centaines de jeunes hommes et femmes se relaient derrière des écrans pour incarner des personnages féminins, échanger des messages intimes et entretenir l’illusion d’un lien personnel entre l’abonné payant et la créatrice dont il suit le profil. Le phénomène, encore peu documenté, prolonge la trajectoire d’un Kenya devenu hub régional de l’externalisation numérique anglophone.
Une sous-traitance invisible de l’intimité en ligne
Le modèle économique d’OnlyFans repose sur l’abonnement et sur les échanges privés monétisés entre créatrices et abonnés. Ces conversations, souvent explicites, constituent une part substantielle des revenus générés. Faute de temps ou d’envie de les assurer elles-mêmes, nombre de créatrices occidentales délèguent cette tâche à des agences de gestion, qui sous-traitent à leur tour vers des pays à bas coût salarial. Le Kenya, fort de sa jeunesse anglophone connectée et de son écosystème de centres d’appels, s’est imposé comme destination de choix.
Les tchatteurs kényans sont donc payés pour écrire, en se faisant passer pour la créatrice, des messages à tonalité sexuelle destinés à convaincre l’abonné de prolonger l’échange, d’acheter du contenu additionnel ou de verser des pourboires. La performance est scrutée en temps réel. Les superviseurs mesurent le volume de messages, le taux de conversion en achats, la durée des sessions. La rémunération dépend étroitement de ces indicateurs, renforçant la pression exercée sur des équipes déjà confrontées à des amplitudes horaires inhabituelles.
Huit à douze heures d’affilée, sous pression
Les journées s’étirent généralement sur huit à douze heures sans interruption véritable, la plateforme fonctionnant en continu pour couvrir les fuseaux horaires américain et européen. Plusieurs travailleurs décrivent un environnement de travail exigeant, où la cadence est soutenue et où l’exposition permanente à des contenus sexuellement explicites finit par peser. La charge mentale est d’autant plus lourde qu’il faut mémoriser les éléments biographiques de la créatrice incarnée, ses goûts supposés, ses échanges antérieurs avec chaque abonné, afin de préserver la continuité du personnage.
Le cadre juridique, lui, demeure flou. Ces emplois relèvent rarement d’un contrat formel assorti des garanties prévues par le droit du travail kényan. La plupart des tchatteurs sont rémunérés à la commission, sans couverture santé ni cotisation retraite, et peuvent être écartés du jour au lendemain. Cette précarité se double d’une invisibilité assumée : le secret est contractuel, puisque la valeur même du service vendu repose sur l’illusion d’une interaction authentique avec la créatrice.
Le Kenya, maillon discret d’une chaîne mondiale
Le pays s’était déjà fait connaître comme plateforme régionale de modération de contenus pour les géants de la Silicon Valley, révélant au passage les conditions éprouvantes imposées aux sous-traitants africains. Les révélations successives sur les modérateurs de Meta ou les annotateurs de données employés pour entraîner ChatGPT ont mis en lumière la géographie mondiale d’un travail numérique délocalisé vers Nairobi. Les tchatteurs d’OnlyFans s’inscrivent dans cette même logique d’externalisation, avec une dimension supplémentaire liée à la nature intime des échanges.
Pour les autorités kényanes, le dossier est délicat. Le pays encourage ouvertement l’économie numérique et la création d’emplois liés à l’externalisation des processus d’affaires, identifiée comme un des leviers de croissance du plan Vision 2030. Reste que ces activités, lorsqu’elles portent sur des contenus pornographiques, se heurtent aux dispositions pénales kényanes réprimant la production et la diffusion de tels contenus. La tolérance de fait repose sur l’absence d’image produite localement : seuls transitent des mots, depuis un bureau anonyme de Nairobi vers une messagerie privée étrangère.
Par ailleurs, la question du consentement et de la santé mentale des travailleurs reste largement ignorée. Aucune disposition spécifique n’encadre l’exposition professionnelle à des contenus sexuellement explicites, ni les obligations de suivi psychologique. Les premières voix issues du secteur appellent à la syndicalisation, sur le modèle des modérateurs de contenus qui ont attaqué en justice leurs employeurs kényans ces dernières années. Selon Le Monde Afrique, la révélation publique de cette activité pourrait accélérer un débat jusqu’ici confiné aux cercles professionnels.
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