Liban : le ministre des Finances accusé de tromper la fonction publique

Urban scene in Beirut showcasing a Christmas tree beside a damaged building, reflecting resilience.Photo : Jo Kassis / Pexels

Le dossier des salaires de la fonction publique libanaise vient de connaître un nouvel épisode de tension. Le ministre des Finances, dont la communication récente vante un effort budgétaire équivalant à six mois de traitement, se heurte à une opposition frontale des agents de l’État. Pour les représentants des fonctionnaires, des enseignants et des magistrats, la mesure relève davantage de l’habillage comptable que d’un véritable rattrapage du pouvoir d’achat laminé depuis 2019.

Une promesse jugée trompeuse par le secteur public libanais

Selon les termes employés par le quotidien beyrouthin, le ministre est accusé d’avoir présenté comme une avancée significative un dispositif qui, dans les faits, agrège des aides ponctuelles, des indemnités de transport et divers ajustements déjà actés. La somme promise, libellée en livres libanaises et partiellement indexée sur le dollar, ne représenterait pas, selon les syndicats, l’équivalent réel de six salaires complets au regard du barème antérieur à l’effondrement monétaire.

La contestation porte sur la méthode autant que sur le montant. Les agents publics rappellent que le traitement nominal a perdu, depuis 2019, plus de 90 % de sa valeur en devises, la livre libanaise étant passée d’un taux officiel de 1 507 pour un dollar à des niveaux de marché supérieurs à 89 000. Tout calcul présenté en monnaie nationale sans référence claire au dollar est dès lors perçu comme un artifice visant à masquer l’érosion réelle des rémunérations.

Un bras de fer budgétaire sur fond de tutelle internationale

Le débat dépasse la simple querelle salariale. Il s’inscrit dans le cadre des négociations engagées entre Beyrouth et le Fonds monétaire international (FMI), qui exige une discipline stricte sur la masse salariale publique avant tout décaissement. Le gouvernement libanais doit composer avec une équation impossible : satisfaire des fonctionnaires dont les conditions de vie se sont effondrées, tout en respectant des plafonds budgétaires dictés par les bailleurs et par une banque centrale en pleine reconfiguration.

Le ministre des Finances, en charge de la préparation du budget 2025, défend une approche prudente. Pour son cabinet, toute revalorisation massive et non gagée par des recettes pérennes risquerait de relancer la spirale inflationniste et de compromettre la stabilisation amorcée du taux de change parallèle. La hausse promise est ainsi calibrée pour rester compatible avec l’orthodoxie réclamée par les partenaires extérieurs.

Reste que cette ligne de défense convainc peu. Plusieurs corps de métier, à commencer par les enseignants du public et les employés de l’administration centrale, multiplient depuis plusieurs mois les grèves d’avertissement. Les juges, dont la grève de fait paralyse une partie du système judiciaire, conditionnent leur retour à une révision substantielle de la grille indiciaire. Concrètement, le service public libanais fonctionne au ralenti, faute d’agents en mesure de couvrir leurs frais de transport et de subsistance avec un salaire dévalué.

Crédibilité gouvernementale et risque social

La controverse autour des « six salaires » illustre la fragilité de la communication gouvernementale dans un pays où chaque annonce budgétaire est passée au crible par des syndicats aguerris et une presse spécialisée. En présentant un chiffre global sans détailler la base de calcul, le ministère expose son chef à des accusations de manipulation. Le terme employé par la presse, celui de ruse ou de tromperie, traduit l’ampleur du fossé de confiance.

Au-delà de l’épisode, c’est la soutenabilité du contrat social libanais qui se joue. Sans administration fonctionnelle, aucun plan de redressement, qu’il émane du FMI, de la France ou des partenaires du Golfe, ne pourra être appliqué. La fuite des compétences vers le secteur privé et l’étranger continue de vider hôpitaux publics, écoles et tribunaux de leurs cadres expérimentés. Le ministère des Finances, pris en étau entre la rigueur exigée et la colère des agents, dispose d’une marge de manœuvre étroite.

Les prochaines semaines diront si l’exécutif parvient à reformuler son offre dans des termes acceptables par les organisations syndicales, ou si la mobilisation s’étend à d’autres secteurs critiques de l’administration. Selon Al Akhbar, le ministre persiste pour l’heure à défendre un dispositif que ses détracteurs qualifient déjà d’illusion comptable.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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